Handel Alcina Nancy 11.III.2020

NANCY: Handel Alcina

Opéra National de Lorraine, Wednesday 11.III.2020 8pm

Created in London, Covent Garden on April 16th 1735

3h45 with one intermission

In Italian with French subtitles

Anonymous libretto from Alcina delusa da Ruggiero by Antonio Marchi, inspired by Orlando furioso by Ludovico Ariosto

  • Alcina Kristina Mkhitaryan, soprano

  • Morgana Suzanne Jerosme, soprano

  • Ruggiero Kangmin Justin Kim, countertenor

  • Bradamante Beth Taylor, mezzo-soprano

  • Oronte Trystan Llŷr Griffiths, tenor

  • Melisso Leonard Bernad, bass-baritone

  • Oberto Elisabeth Boudreault, soprano

Cappella Mediterranea

Direction musicale Leonardo García Alarcón

Mise en scène Serena Sinigaglia

Assistanat à la mise en scène Daniela Arrigoni

Décors Edoardo Sanchi

Costumes Katarina Vukcevic

Lumières Alessandro Verazzi

Vidéo Luca Scarzella

Nouvelle Production

Coproduction Opéra national du Rhin, Opéra de Dijon

Alcina par Serena Sinigaglia (© Jean-Louis Fernandez)



A staging a bit messy and not fully convincing but conducted by a master of the drama who subtly understands the psychology of the characters served by a cast of somehow good level with the amazing soprano Kristina Mkhitaryan as Alcina.

Tout commence avec le départ d'un navire vu au travers d'un large hublot, apparemment les protagonistes fuient le monde industriel et pollué pour rejoindre l'île d'Alcina, avec la promesse d'une vie paisible au cœur de la nature, là où le cannabis est abondamment cultivé. Un monde peace and love peuplé de babas-cool complètement shootés et survoltés ! Alcina présente son paradis "Di cor mio", un monde d'oisiveté, de divertissements, d'alcool, de bien-être, un échappatoire à la civilisation industrielle, où l'on cultive ses légumes (bataille de poireaux pathétique entre Morgana et Oronte). Elle et sa sœur font ce qu'elles veulent des hommes. L'adaptation, quelque peu farfelue et décalée se tient et amuse mais ne convainc pas non plus totalement car la mise-en-scène a tendance à se disperser et finit par manquer d'unité. En effet, la profusion d'informations visuelles (projection d'images catastrophiques pendant l'air de Ruggiero "Verdi Prati"...), et l'accumulation de scènes sans véritable lien: on passe d'une bataille de légumes, à un laboratoire, à une séance diapositives ("Semplicetto"), une transition douteuse entre l'Acte I et II etc... tendent à brouiller l'attention et noyer le propos tout au moins dans la première partie (Acte I et II), les choses s'améliorent après l'entracte. De plus, un effort particulier a été fait pour agrémenter le spectacle au travers de séduisantes projections vidéo (profusion de fleurs) ou par l'apparition de quelques danseurs notamment dans l'air "Tornami a vagheggiar" (sympathique chorégraphie pour fêter la future union de Morgana et de Bradamante), etc...

Côté partition, les puristes risquent de bondir de leurs fauteuils face au déplacement de certains airs, de coupes (airs ou da capo), d'enchainements inédits, de ralentissements ou accélérations de rythme, de fins musicales brusquement écourtées ("Si son quella"...), de da capo partiels (air d'Oberto "Qui m'insegna"), d'airs repris très lentement (Oberto: "Tra speme e timore"), etc... le tout sous la direction survitaminée du chef Alarcon qui enchaîne tout très vite et qui se plaît à surprendre en favorisant de francs contrastes, une direction éminemment théâtrale, avec un sens aiguë du drame. En effet, ces changements de rythmes inattendus permettent aux personnages de bénéficier d'un surplus de conviction, d'intensité dramatique et émotionnelle et vont jusqu'à modifier le caractère même d'un air en le faisant évoluer tel que le très sautillant et jubilatoire air d'Oberto "Tra speme e timore" (l'enfant est convaincu qu'il va revoir son géniteur) mais le da capo est pris étonnamment très lentement, comme pour exprimer les doutes qui s'emparent du personnage: et si finalement il ne retrouvait pas son père ? Bref, une direction totalement mise au service de la psychologie des personnages, qui permet à ces derniers de réfléchir, de changer d'avis, d'évoluer et ainsi de se rendre hautement humains et crédibles. C'est là le point fort de cette incomparable Alcina.

Dans cette production, Alcina est une sorte de hippie à la chevelure blanche, longue et raide. Mais au final, elle ressemble davantage à Lady Gaga qu'à une hippie. Avec des moyens vocaux exceptionnels, Kristina Mkhitaryan peut se permettre des contrastes saisissants et ne s'en prive pas. On tient là une chanteuse d'exception destinée à coup sûr à des répertoires plus tardifs. Son air "Si son quella", au da capo déchirant, suspend la salle avec plus rien sur scène que l'obscurité. L'air "Ah mio cor" oscille entre déchirement et colère, les contrastes sonores sont du plus bel effet, mais ce sont bien les pianissimi qui émeuvent le plus, tandis qu'elle s’ensevelie sous la terre qui lui est déversée. Enfin, et pour ne citer que ces trois là, l'air "Ombre pallide" frise l'air de folie avec des "perchè" déclamés plutôt que chantés . Un air survitaminé, très expressif, qui révèle l'état sénile du personnage. Nous l'avions déjà entendue dans le rôle d'Armida dans la reprise de Rinaldo en août dernier à Glyndebourne et comme ici elle nous avait impressionné par son engagement, son audace, sa facilité, cette capacité à faire le show. Notons, que la soprano chantera ce même rôle dans une nouvelle production cet été à Glyndebourne.

En fort contraste avec une Alcina à la personnalité affirmée, Ruggiero, sorte de naturiste avec sa tente psychédélique de camping, interprété par le contre-ténor Kangmin Justin Kim, possède la voix d'un agneau, difficile de croire alors qu'une reine à la classe et au potentiel vocal démesurés et écrasants puisse s'amouracher d'un d'un amant presque banal. Heureusement, l'interprète offre tout de même de beaux moments tels que la partie centrale ralentie et émouvante de l'air "Di te mi rido", comme s'il perdait subitement sa superbe et ses certitudes. Il parvient aussi à s'acquitter honorablement du redoutable et virtuose air "Sta nell'Ircana", mais il est vrai qu'une bonne dose d'héroïsme aurait été la bienvenue. L'air le plus remarquable aura été son "Mi lusinga" interprété avec délicatesse, un adieu déchirant et/ou un hommage à la magicienne qu'il a tant aimé.

Beth Taylor, dotée d'un beau contralto plein de mordant et d'engagement, donne vie à un Bradamante tonique à la personnalité affirmée, même si les vocalises ne sont pas toujours impeccables (mais elles devraient s'ajuster au fil des représentations). Ses contrastes dans l'air "All'alma fedele" font grand effet et donnent un intérêt particulier à un air qui passe d'habitude presque inaperçu !

La Morgana de Suzanne Jerosme, possède un sacré panache au point de penser qu'elle est parfois la reine (robe somptueuse et des pouvoirs magiques à l'égal de sa sœur). La voix est claire, brillante et souple. Remarquable "Tornami a vagheggiar" dont on a du mal à comprendre l'intérêt de l'avoir déplacé plus tardivement dans la partition. Il nous a déjà été donné d'apprécier les qualités vocales de la soprano: sur la scène d'Aix-la-Chapelle dans l'oratorio de Haendel Il Trionfo del Tempo e del Disinganno dans lequel elle avait triomphé dans le rôle de la Bellezza.

Trystan Llŷr Griffiths est un remarquable ténor dans le rôle d'Oronte, en difficulté toutefois dans les vocalises (air "E un folle").

Une fois n'est pas coutume, le rôle du petit Oberto n'a pas été coupé. Il est ici admirablement chanté par la soprano Elisabeth Boudreault, toute de simplicité, de sincérité, en plus d'être touchante !

Enfin, le baryton-basse Leonard Bernad dans le petit rôle de Melisso, impressionne tant physiquement que vocalement; la voix est claire et bien timbrée. Son seul air "Pensa a chi geme", solide et viril, est le parfait catalyseur de la prise de conscience de Ruggiero.

En bref, une mise-en-scène brouillonne qui ne parvient pas à totalement captiver ni véritablement à émouvoir mais une direction ingénieuse, hautement contrastée, attentive aux sentiments des protagonistes, le tout servi par une distribution somme toute de bonne qualité avec à sa tête la décoiffante Kristina Mkhitaryan qui n'a pas fini de faire parler d'elle.

Une seule représentation a pu être donnée à l'opéra National de Lorraine, l'épidémie de la Covid-19 a interrompu brusquement les représentations ainsi que la coproduction de Dijon. Reste, on l'espère, la possibilité de voir ce spectacle à l'Opéra du Rhin (Strasbourg, Colmar & Mulhouse) en mai-juin 2021 avec une toute nouvelle distribution et un chef différent.

Enfin, un petit rappel pour information: c'est la deuxième fois que cet opéra de Haendel est donné à l'opéra de Nancy. On se souvient encore de la production de 1998 avec notamment son labyrinthe de buis en guise de décor dans le deuxième acte, sous la baguette d'un jeune chef français Hervé Niquet et une belle distribution comprenant notamment la soprano australienne Yvonne Kenny (une Alcina un peu tardive mais somme toute passionnante), l'excellent ténor Simon Edwards et la jeune Hélène Le Corre dans le rôle du petit Oberto.