Gluck ARMIDE, 11.XI.2022 Paris Opéra Comique

ARMIDE  de Christoph Willibald GLUCK 

Drame héroïque en cinq actes. 

Livret de Philippe Quinault.

 Créé à l’Académie royale de musique (Opéra) le 23 septembre 1777.

Paris, Opéra Comique, vendredi 11 novembre 2022 (représentations du 5 au 15 novembre 2022)


Danseurs : Fabien Almakiewicz, Nicolas Diguet et Mai Ishiwata

Choeur : Les éléments (Joël Suhubiette)

Orchestre : Les Talens lyriques  

Direction musicale : Christophe Rousset 

Mise en scène : Lilo Baur 

Décors : Bruno de Lavenère

Costumes : Alain Blanchot

Lumières : Laurent Castaingt

Assistante mise en scène : Céline Gaudier

Cheffe de chant : Brigitte Clair

Photos © S. Brion

Véronique Gens : l'Armide rêvée

          L’Opéra Comique a créé l’événement en programmant enfin ce chef-d’œuvre qu’est Armide de Gluck. Une œuvre qui n'a étonnamment jamais été reprise sur scène en France depuis 1913. Une injustice d´autant plus incompréhensible lorsque l'on connaît les qualités musicales et la puissance théâtrale de cette œuvre. 

Lilo Baur propose un spectacle à l’esthétique élégante voire fascinante. En effet, les décors sont somptueux et les effets de lumière saisissants. Comment ne pas être séduit par cet arbre aux branches tentaculaires, au bord d’un rivage d'un fleuve dont les variations de lumière transforment la terre en ciel et le ciel en terre ? Ou bien cette végétation luxuriante qui inonde comme par enchantement l'ensemble de la scène. 

Certes, des décors somptueux mais qui atteignent leurs limites. On aurait aimé davantage de changements : où est le palais qu’Armide est supposée détruire à la fin de l’opéra (un moment passé sous scène de folie) ?   

          Une mise en scène un peu trop sage et avare en surprises donc. En effet, la scène de la Haine et le final auraient mérité un traitement plus spectaculaire. Cependant quelques moments remarquables sont à noter. Et c'est précisément le cas du rapt de Renaud pendant l´air sublime “Ah quelle cruauté de lui ravir le jour…Venez, secondez” avec sa nuée de démons virevoltants, qui fait disparaître comme par magie, Renaud endormi, emporté dans les airs "jusqu'au bout de l'univers". La scène finale, avec cette hécatombe progressive de l’armée des ombres qui vous glace totalement en laissant un funeste champ de bataille jonché de corps sans vie. Ou bien la synchronie du geste d'Armide qui lève son poignard pour l´asséner à Renaud avec ses trois acolytes; la théâtralité s'en trouve renforcée. L’arbre qui renferme un passage secret en ses racines. On appréciera aussi tantôt cette splendide vue sur la mer depuis le rivage, tantôt une vue opposée vers l’intérieur des terres avec sa fascinante végétation. Certaines scènes s´apparentent même à de véritables peintures. La dernière photo (ci-dessous), par exemple, ne serait-elle pas une référence à "L´enlèvement des Sabines" de Poussin ?

          Les costumes, plutôt colorés  tranchent avec ce décor sombre, funeste, à la beauté maléfique. Celui d´Armide en Diane chasseresse avec ses voiles et ses longues bottes de cuir, personnage racé et cruel tout à la fois, est fort réussi. L'élégance naturelle de Véronique Gens fait le reste. Les costumes avec bandelettes sont en revanche moins esthétiques mais ils ont l’avantage de suggérer des liens entre les personnages (les trois acolytes et danseurs s'en servent pour soutenir et protéger Armide) ou suggérer des pouvoirs . La Haine déploie par ce biais ses incantations et ses sorts en direction d´Armide.

          Côté solistes, Véronique Gens, après presque 40 ans de carrière, démontre, s’il le fallait, qu’elle  est en pleine capacité de sa voix et affiche crânement une diction impeccable ainsi qu´une noblesse de chant des plus séduisantes. La clarté du texte, la diseuse qu’elle est, font de cette Armide une reine de chair et de sang qui inspire le respect et la compassion. Sa théâtralité vocale n’a d’égal que la beauté d’un timbre au clair-obscur profond et prégnant.  

Renaud, quant à lui, incarné par le ténor britannique Ian Bostridge, offre lui aussi un timbre séduisant et expressif. Il sait faire vivre le texte et le drame. Jouer sur scène n´a jamais été vraiment son fort, un brin trop statique, sa prestation passe mieux dans ce spectacle chiche en actions. 

Tous les autres rôles frisent la perfection, à l’exception peut-être de la Haine. Non pas qu´Anaïk Morel ait une voix ou une technique déplorable. Son timbre, bien trop clair pour le rôle, n’a rien de détestable, de surnaturel, ou d’exceptionnel dans ce rôle qui en nécessiterait tant. Mention spéciale au baryton-basse Edwin Crossley-Mercer ainsi qu´à Florie Valiquette

Une distribution de grande qualité donc, complétée par un chœur à la clarté et à la cohésion exemplaires, sans oublier l´orchestre des Talents Lyriques mené tambours battants par un Christophe Rousset inspiré et théâtral. 

          Un spectacle à la beauté esthétique fascinante et tellement poétique avec de bonnes idées de mise en scène mais bien insuffisantes. À Amsterdam, en 2013, Karina Gauvin bénéficiait d'une scène finale bien plus spectaculaire. Elle s’arrachait le cœur pour ne plus souffrir d’amour et le portait au public à bras tendus (le terme "arracher" revient pas moins de 24 fois dans le livret).