Opéra de Francfort, dimanche 04 janvier 2026, 18h
Wolfgang Amadeus Mozart (1756–1791) : Mitridate, re di Ponto, opéra seria en 3 actes, sur un livret de Vittorio Amedeo Cigna-Santi d'après Jean Baptiste Racine. première représentation : 26 décembre 1770 au Teatro Regio Ducal de Milan.
Une co-production avec le Teatro Real de Madrid, le Teatro di San Carlo de Naples & le Teatre del Liceu de Barceloe.
Frankfurt Opern and Museumsorchester
Mitridate : Robert Murray
Aspasia : Bianca Tognocchi
Sifare : Monika Buczkowska-Ward
Farnace : Franko Klisović
Ismene : Younji Yi°
Marzio : Jihun Hong°
Arbate : Kudaibergen Abildin
Major Domo : Philippe Jacq
Dancers : Julia Alsdorf / Andréanne Brosseau / Joaquín Fernández / Iván Delgado del Rio / Gala Goméz Burlet / Sara Olivieri / Julen Pazos / Dan Pelleg / Evie Poaros / Andrii Punko / Marko Weigert / Inés Valderas
Direction musicale : Leo Hussain
Mise en scène : Klaus Guth / Axel Weidauer
Set Designer : Christian Schmidt
Costumes : Ursula Kudrna
Choreographie : Sommer Ulrickson
Lumières : Olaf Winter
Dramaturgie : Konrad Kuhn
°Membre de l'Opéra Studio
À l’Opéra de Francfort, Mitridate, re di Ponto de Mozart quitte l’Antiquité pour s’installer dans une riche famille des années 1960, dirigée d’une main de fer par un patriarche tout-puissant, homme d’affaires plus souvent penché sur ses journaux que présent auprès des siens. Claus Guth signe une lecture psychologique et sombre, fidèle à son esthétique, où le drame familial prime sur la fresque historique.
Mitridate, annoncé mort, revient brusquement au foyer. Il découvre alors que son pouvoir vacille et que sa bien-aimée Aspasia attise les convoitises de ses deux fils. La famille, qui s’était déjà réorganisée sans lui, doit feindre la joie de retrouvailles que personne ne souhaite vraiment. Son retour bouleverse un équilibre fragile : ici, la paix n’était qu’illusion. En l’absence du père, les fils s’abandonnaient à une liberté débridée — rails de coke, alcool, sexe, musique, nonchalance ostentatoire. Farnace, surtout, exprime une révolte viscérale contre ce père absent, toujours aux affaires. Une scène saisissante le montre rejouer son traumatisme en envoyant tout valser, sous l’œil omniprésent du majordome — personnage ajouté par Claus Guth. Figure-clé de la mise en scène, ce serviteur discret devient à la fois témoin silencieux, confident du roi et détenteur de tous les secrets. Il sait tout, voit tout : il est l’œil acéré du public au cœur de la maison.
La scénographie exploite avec intelligence une scène rotative qui fait passer du salon au bureau, puis à l’envers du décor — une antichambre mentale où se révèlent les pensées enfouies. Un immense demi-cercle surmonté d’une paroi constellée d’ampoules éclaire, au sens propre comme au figuré, les états d’âme des personnages. Le spectateur est projeté dans leur psyché tourmentée : dédoublements de personnalité, démultiplications de figures (une armée d’Aspasia hurlant en silence), silhouettes entièrement vêtues de noir — autant de métaphores de l’hypocrisie et des faux-semblants qui gangrènent cette famille.
Mitridate apparaît peu à peu comme un homme gagné par la paranoïa. Les soupçons, les trahisons réelles ou fantasmées l’entraînent vers un comportement de plus en plus excessif, jusqu’à la démence. Il fait arrêter Farnace, s’en prend à Sifare, orchestre une confrontation cruelle entre Aspasia et ce dernier, les rapproche de force, leur jette des pétales blancs comme pour singer un mariage et mieux les humilier. Les monstres tapis dans l’antichambre de l’inconscient envahissent alors le salon : la folie intime devient spectacle public.
Le résultat est un spectacle qui, sans susciter une adhésion totale, fonctionne indéniablement. Il pourra cependant déconcerter les spectateurs peu friands de mises en scène très conceptuelles, parfois abstraites, et en quête d’une narration plus directe.
Côté plateau, la distribution se montre homogène, engagée et stylistiquement solide, sans toutefois susciter l’enthousiasme absolu. Tous se distinguent par leur investissement dramatique et leur virtuosité, à commencer par Robert Murray dans le rôle-titre. Le ténor hérite d’une partie redoutable, constellée de sauts d’octave incessants. Il impose une autorité patriarcale crédible et franchit avec intelligence les écueils de la partition. D’abord colérique et dominateur, son Mitridate glisse progressivement vers la paranoïa et la démence, incarnées avec une intensité scénique convaincante.
Aspasia, sous les traits de la soprano Bianca Tognocchi, semble elle aussi sombrer dans une forme de dérèglement mental, jusqu’à s’imaginer, dans l’antichambre de l’inconscient, une situation de threesome avec le père et le fils. Si les vocalises ne sont pas toujours irréprochables, la chanteuse affronte avec courage les cadences vertigineuses et s’impose dans les moments dramatiques les plus tendus.
Deux interprètes sortent du lot. La soprano Younji Yi, en Ismene, campe une femme en apparence parfaite, corsetée dans un tailleur Chanel vert, éperdument amoureuse de Farnace. Touchante lorsqu’elle est repoussée, elle séduit par un soprano clair, brillant et virtuose, qui a embrasé la salle à plusieurs reprises.
L'autre 'révélation' de la soirée aura été la mezzo-soprano Monika Buczkowska-Ward dans le rôle travesti de Sifare. Crédible scéniquement dans son costume androgyne et sa coupe garçonne, elle impressionne par son engagement et son chant passionné. Sa projection généreuse, la clarté de la diction et l’intensité de son dernier air notamment marquent durablement. Son air accompagné au cor — excellente idée de mise en scène que de placer le musicien sur scène — déploie une tendresse infinie. Sifare s’y imagine des instants d’amour avec une Aspasia démultipliée, aussitôt arrachée par des figures sombres et menaçantes. Le duo « Se viver non deggio », magnifiquement interprété avec Aspasia, constitue l’un des sommets de la représentation.
Le contre-ténor Franko Klisović, Farnace provocateur et sulfureux, s’acquitte honorablement de son rôle. Le timbre est agréable et bien adapté à la vocalité mozartienne, les trilles sont appréciables. En revanche, certaines cadences révèlent des sons plus ingrats, notamment dans « Già dagli occhi », pris dans une mezza voce si désincarnée qu’elle en affaiblit l’impact dramatique ; quelques aigus sonnent même faux ou disgracieux. On comprend l’intention — traduire l’abattement et le repentir du personnage — mais le résultat vocal reste discutable.
À noter enfin la coupe de l’air de Marzio « Se di regnar sei vago », redoutable et difficilement distribuable — il faudrait engager un Michael Spyres pour une seule aria. On comprend, sans peine, le choix de la suppression.
Sous la baguette de Leo Hussain, l’orchestre se montre à la fois vibrant et attentif à la ligne mozartienne. La direction sait trouver la tendresse nécessaire sans sacrifier la tension dramatique, accompagnant avec finesse les méandres psychologiques de la mise en scène.
Cette production de Mitridate à Francfort propose une lecture cohérente et profondément psychologique, fidèle à l’univers de Claus Guth. Si elle ne transcende pas toujours la partition et peut déconcerter par son abstraction, elle offre un théâtre musical dense, porté par une scénographie éloquente, une direction musicale inspirée et quelques incarnations vocales de tout premier plan. Un Mitridate sombre, intelligemment pensé, qui confirme la capacité de l’opéra de jeunesse de Mozart à supporter — et parfois à réclamer — une plongée sans concession dans les abîmes de l’âme humaine.
Ruggero Meli