Londres, Wigmore Hall, 31 décembre 2025, 19h
Iestyn Davies, contre-ténor
The English Concert
Direction : Lars Ulrik Mortensen
GALA DE NOUVEL AN
Johann Sebastian Bach (1685-1750) :
Kanon zu acht Stimmen BWV 1072
Widerstehe doch der Sünde BWV 54
Brandenburg Concerto No. 6 in B flat BWV 1051
Johann Christoph Bach (1642-1703) :
Meine Freundin, du bist schön : Mein Freund ist mein, und ich bin sein
Johann Sebastian Bach : Schau, lieber Gott, wie meine Feind BWV 153 : Soll ich meinen Lebenslauf
***
Johann Sebastian Bach :
Brandenburg Concerto No. 3 in G BWV 1048
Vergnügte Ruh, beliebte Seelenlust BWV 170
Bis:
Johann Sebastian Bach ou Georg Melchior Hoffmann ? :
Schlage doch, gewünschte Stunde, BWV 53
Gala de Saint-Sylvestre peu conventionnel au Wigmore Hall de Londres, qui délaissait les habituelles effusions festives au profit d’un programme tout entier placé sous l’autorité tutélaire de Bach — Johann Sebastian bien sûr, mais aussi son cousin Johann Christoph. Une soirée oscillant entre jubilation instrumentale (Concertos brandebourgeois n°3 et n°6) et intériorité méditative, portée par le caractère spirituel des cantates choisies. Si les airs convoquent l’amour et la joie éternelle, les cantates, elles, exhortent à la tempérance, à la paix intérieure et au refus des tentations terrestres — au risque, peut-être, de conférer à ce réveillon une teinte légèrement austère.
Pour défendre ce programme exigeant, le Wigmore Hall faisait appel à l’un de ses familiers les plus aimés : le contre-ténor Iestyn Davies. Son entrée en scène est accueillie par des applaudissements nourris, signe de l’attachement profond que lui voue le public londonien. Très à l’aise, l’artiste entame la première cantate de Bach sans partition — gage de liberté et d’engagement — et impose d’emblée une voix lumineuse, d’une grande pureté de timbre, projetée avec une remarquable aisance, tandis que l’orchestre ne se gêne pas pour déployer un son dense et charpenté. L’air d’ouverture Widerstehe doch der Sünde, au rythme martelé et presque hypnotique, installe une tension lancinante qui emporte immédiatement l’auditeur. Les vocalises du second air, parfaitement articulées et déliées, témoignent d’une maîtrise stylistique irréprochable. On sait combien Bach ménage peu de répit aux chanteurs : respiration comptée, changements de métrique imprévus, comme dans la conclusion vertigineuse de Soll ich meinen Lebenslauf, négociée ici avec une autorité sereine.
Iestyn Davies sait aussi se faire tendre et introspectif dans Vergnügte Ruh, qu’il pare de délicats ornements, trilles discrets et raffinés, sans jamais verser dans l’affectation. Très expressif dans les récitatifs — vifs, presque théâtraux — son timbre charmeur s'apprécie tout particulièrement dans le second air, lorsque la voix, presque mise à nu, soutenue par l’orgue et la basse continue, instaure un saisissant climat de dépouillement.
Un bémol toutefois : le récitatif intermédiaire de la première cantate met le chanteur en difficulté, la tessiture trop grave faisant émerger quelques sons ingrats et une ligne momentanément moins assurée.
Réduit pour l’occasion, The English Concert n’en rassemble pas moins des personnalités marquantes. La violoniste Rachell Ellen Wong — sourire constant et jeu malicieusement engagé — dialogue avec un violoncelliste Joseph Crouch bondissant sur son siège, d’une écoute permanente et communicative. À la tête de l’ensemble, le claveciniste et chef danois Lars Ulrik Mortensen, spécialiste reconnu du répertoire baroque, impose des tempi alertes, une grande souplesse rythmique et un sens aigu de la danse. Sous son impulsion, les concertos brandebourgeois n°3 et n°6 prennent une saveur résolument festive : allegros jubilatoires mettant en exergue la complexité et le génie contrapuntique du Cantor de Leipzig, tandis que les mouvements lents se transforment en véritables méditations polyphoniques.
Mention spéciale enfin pour la partie de violon dans l’air Mein Freud ist mein : virevoltante, presque effervescente, elle évoque par instants un fort tempérament espagnol, auquel il n’aurait manqué que le claquement de castagnettes.
En bis, un air d’une douceur crépusculaire, véritable accompagnement vers la mort — ou, plus symboliquement, métaphore de l’adieu à l’année écoulée et de l’accueil de la nouvelle. Le moment est délicatement ponctué par deux cloches actionnées par le violoncelliste Jonathan Byers, qui, pour l’occasion, avait revêtu un surprenant apparat religieux à capuche. Une image insolite pour clore une soirée placée sous le signe de la retenue, de l’introspection et d’une joyeuse spiritualité profondément bachienne.
Ruggero Meli
Jean Sébastien Bach
Iestyn Davies, contre-ténor
The English Concert
Lars Ulrik Mortensen