La folie en double
La folie d’un personnage qui se dédouble et, avec elle, dédouble le monde : d’un côté notre époque, de l’autre un imaginaire peuplé de chevaliers, de guerriers et de princesses à sauver. C’est sur cette ligne de fracture que Mariame Clément inscrit son Orlando.
Avant même les premières mesures, la mise en scène nous plonge dans le trouble. Angelica raconte à une amie une histoire abracadabrante : un homme rencontré dans la rue l’a interpellée et lui a remis un bracelet censé la protéger d’un grand danger. Orlando, lui, vit à notre époque mais sa folie l’arrache bientôt au réel pour le précipiter dans un univers de chevalerie.
photo (c) Nathan Cassar
Otello, spectacle de Ted Huffman
© Jean-Louis Fernandez
Une reprise qui bute sur les mêmes écueils
Venue de Strasbourg, la mise en scène de Ted Huffman, reprise par Franciska Ery peine à emporter le public nancéien, en dépit d’une distribution solide, bien qu’hétérogène.
En novembre 2025, la production d’Otello par l’Opéra National du Rhin n’avait pas convaincu. Dépouillement poussé à l’extrême sur scène, avec pour tout décor dans la 1ère partie deux chaises et quelques boites, personnages figés face à la salle, éclairages minimalistes : les mêmes recettes produisent les mêmes effets et à Nancy comme à Stasbourg, le spectateur peine à entrer en communion avec les interprètes.
Ted Huffman revendiquait son choix comme une transcription contemporaine du théâtre élisabéthain, dans lequel le texte devait se suffire à lui-même ; Franciska Ery s’éloigne peu du concept, même si elle essaye de contextualiser son propos en mettant en perspective le meurtre de Desdémona.
Duo Nysiak : l'envoûtement de la nuit
Quelques notes de luth, délicatement égrenées, puis une voix profonde, sombre et diaphane à la fois : ainsi commence le voyage proposé par le Duo Nysiak dans la Salle Monteverdi du Festival d’Ambronay. Ariane Le Fournis et Pierre-Baptiste Brioude nous convient à une traversée intime des musiques anciennes, entre chansons de la Renaissance et du premier baroque, airs populaires et pages savamment réinventées.
D’emblée, le timbre de la mezzo-soprano séduit par sa chaleur, son velours et sa douceur. La voix se déploie avec une remarquable économie de moyens, privilégiant la mezza voce, les inflexions et les nuances plutôt que l’effet. Le chant paraît alors se rapprocher de la confidence. Un petit livre à la main, Ariane Le Fournis donne parfois l’impression de nous faire la lecture de textes anciens, tant la diction épouse naturellement la musique. Certaines mélodies familières prennent ainsi un visage nouveau, à l’image de La Vieilha, proposée sur le timbre de Greensleeves, mais aussi des différents airs en occitan qui composent ce programme singulier.
Une touchante Passion du Christ par Il Caravaggio
Passionnante expérience musicale, sensorielle et sonore que ce programme imaginé par Camille Delaforge et son Ensemble Il Caravaggio. La cheffe a choisi de faire de l’espace même de l’abbatiale d’Ambronay un acteur de la musique : installée sur une estrade au milieu du public, elle fait face à l’orchestre et à deux chœurs disposés sur la scène, tandis que deux autres formations vocales prennent place de part et d’autre des spectateurs. Dès les premières mesures, le dispositif saisit. Dans la pénombre, une longue note grave aux violoncelles installe une atmosphère sombre et mystérieuse. De loin, une voix semble surgir des coulisses avant de se rapprocher progressivement : celle de Guilhem Worms, dont le baryton-basse impressionne par sa profondeur, son intensité et une remarquable aisance dans l’aigu. Cette entrée en matière, presque processionnelle, donne immédiatement son sens au projet : faire circuler le son, la parole et l’émotion dans l’espace.
Duo Nysiak
Il Caravaggio
Marie-Nicole Lemieux
Médée, une tragédie à vif
C’est un véritable tour de force que signe Marie-Nicole Lemieux dans Médée. La mezzo-soprano investit progressivement cette magicienne amoureuse qui, au fil de l’œuvre, se transforme en démon vengeur jusqu’à atteindre la démence.
Prudente, presque désincarnée dans les premières scènes, Lemieux semble entrer progressivement dans son personnage : une femme encore retenue, inquiète de voir Jason lui échapper au profit de la princesse Créuse. Les paroles rassurantes — mais fallacieuses — de son époux ne tarderont pas à confirmer ses soupçons. Médée bascule alors dans la fureur. Cris, pleurs, rires, éclats de voix, contorsions, gestes de rage presque jusqu’à se rouler à terre : Lemieux ne ménage rien de son engagement scénique, même en version de concert. Le public, médusé, assiste à cette métamorphose jusqu’à un dernier acte où la chanteuse semble littéralement incandescente.
Une après-midi drôle et délicieuse en compagnie de Rossini, de Figaro et des autres…
La représentation du Barbier de Séville jouée à l’Opéra Bastille le 20 septembre 2026 est une reprise d’une production donnée pour la première fois en 2010 au Grand Théâtre de Genève et entrée au répertoire de l’Opéra National de Paris en 2014. C’est donc un spectacle bien rodé avec une mise en scène éprouvée. Elle est signée Damiano Michieletto. Elle transpose dans un décor d’une Séville populaire des années 1980 les amours du Comte Almaviva et de Rosine, elle met en scène la concupiscence du vieux Bartolo pour sa pupille et est traversée de bout en bout par la légèreté, l’intelligence et la rouerie de Figaro. Tous ceux-là composent les figures d’une commedia dell’arte aux traits légers, au dessin juste esquissé. Leurs jeux s’inscrivent dans une mise en scène fluide qui ne sacrifie pas le livret ancien à une interprétation trop contemporaine. Les allers et venues du chœur et des personnages se font dans un décor orthonormé de la cour au jardin et de la fosse au plafond, à l’horizontal, une rue empruntée par une voiture et des motos, des façades et des boutiques. Une foule s’y agite, boit des verres à la terrasse, s’invective d’une fenêtre à l’autre. Il y a du linge étendu aux balcons, on dirait le sud…
Lorsque la rue s’endort ou qu’une importante péripétie se déroule, la façade centrale tourne sur elle-même et, telle une maison de poupée à taille humaine, révèle les intérieurs de l’immeuble et plus précisément du duplex où le vieux Bartolo et Rosine vivent. Le premier entend conserver le contrôle de sa pupille Rosine dont le cœur, c’est de son âge…, s’apprête à battre pour celui qui viendra l’assiéger.
Juliette Mey (c) peterbut
Juliette Mey, une amazone qui n’a pas froid aux yeux !
Il y avait quelque gageure, pour Juliette Mey, à affronter Haendel dans de telles conditions : un orchestre moderne, un diapason sensiblement plus haut que le 415 Hz auquel les oreilles des baroqueux sont accoutumées, et des airs parmi les plus redoutables du répertoire. Mais la jeune mezzo-soprano, étoile montante du chant français, n’est décidément pas jeune femme à reculer devant l’obstacle. À Fénétrange, elle a choisi de l’affronter frontalement, avec cette énergie conquérante qui semble être devenue sa marque de fabrique.
Dès les premiers airs de Haendel, la voix impressionne par son aplomb dans l’aigu. Les notes suraiguës sont prises à bras-le-corps, mais jamais sacrifiées à l’effet : elles gardent leur rondeur, leur éclat, leur densité, leur pouvoir expressif. Et derrière la virtuosité, il y a ce tempérament ardent, presque méditerranéen, cette pointe de colère qui affleure volontiers et donne aux héroïnes de Haendel une présence peu commune.
Juliette Mey est une artiste combattive. Lorsqu’arrivent les pages les plus périlleuses, elle ne semble pas négocier avec la partition : elle se retrousse les manches. La posture devient celle d’une redoutable amazone, prête à en découdre avec chaque trait, chaque vocalise, chaque saut d’octave. Et d’envoyer au public des éclairs. Le public, justement, n’a bientôt plus qu’à rendre les armes.
Innsbruck célèbre 50 ans de musique ancienne et imagine l’avenir
1. Anna Bonitatibus - A tribute to Alan - 10.VIII.2026
2. Cesti Il Pomo D'Oro - 11-12.VIII.2026
3. Arianna Venditelli - Un giro d'Italia 17.VIII.2026
4. Nicolo Balducci - Aux couleurs de Naples 19.VIII.2026
Beth Taylor, le feu sacré au cœur des Alpes
Niché au cœur du Haut-Valais, le petit village d’Ernen cultive depuis cinquante ans l’un des festivals les plus attachants de Suisse. Son église baroque, éclatante de dorures, domine une vallée alpine dont le panorama, visible depuis la nef, constitue presque un spectacle à lui seul. Un écrin exceptionnel où la musique semble dialoguer avec les montagnes.
Si le festival accueille tout au long de l’été des concerts de diverses esthétiques, deux semaines sont traditionnellement consacrées à la musique baroque. Chaque année, deux chanteurs sont invités à construire plusieurs programmes avec l’ensemble Aernen Barock. Cette année, après le baryton-basse Nahuel Di Pierro, c’était au tour de la mezzo-contralto Beth Taylor de s'y distinguer, entourée d’un aréopage de musiciens d’exception : les violonistes Ada Pesch et Monika Baer, l’altiste Deirdre Dowling, la violoncelliste Catherine Jones, le contrebassiste Christian Staude, les hautboïstes Josep Domènech Lafont et Xenia Löffler, le bassoniste Javier Zafra, Sebastian Wienand, alternant orgue et clavecin, ainsi que le théorbiste Mike Fentross. Seul manquait cette année Laurence Cummings, fidèle du festival, retenu en Angleterre.
Pour son premier récital, Beth Taylor associait deux chefs-d’œuvre du répertoire sacré : le motet Filiae maestae Jerusalem de Vivaldi et la cantate Vergnügte Ruh, beliebte Seelenlust de Bach. Deux œuvres d’une profonde spiritualité qui invitent autant les interprètes que le public au recueillement.
Dès les premières mesures du motet de Vivaldi, une évidence s’impose : la singularité presque irréelle du timbre.
Amadigi sous les projecteurs de la téléréalité
Dès le lever de rideau, Olivia Fuchs propulse le spectateur sur le plateau d’une émission de téléréalité. Bienvenue sur Melissa’s Island, un programme animé par Melissa elle-même, où de jeunes candidats évoluent dans un décor artificiellement propice aux idylles. Cœurs géants, piscine gonflable, bouées en forme de cygne, transats, cocktails colorés : tout évoque les codes de Love Story, de Love Island ou des Marseillais. À l’arrière-scène, les loges de maquillage et d’habillage dévoilent les coulisses du programme, accentuant la satire d’un univers entièrement fondé sur les apparences.
Le parti pris d’Olivia Fuchs fait de la superficialité le véritable moteur dramaturgique. Les couples se font et se défont sous l’œil omniprésent de la présentatrice, laquelle finit par s’impliquer elle-même dans les intrigues sentimentales qu’elle orchestre. L’alcool sert de refuge aux désillusions amoureuses tandis qu’Oriana est transformée en blonde platine quelque peu écervelée, caricature assumée de la candidate de téléréalité. Les costumes contemporains prolongent cette esthétique avec leurs shorts, chemises hawaïennes et tenues de plage, plongeant résolument l’action dans un univers de vacances artificielles.
Les références au monde baroque demeurent rares. La plus frappante est cette cage dans laquelle Oriana est enfermée, dont la structure métallique évoque les paniers des robes du XVIIIᵉ siècle, encerclant son corps jusqu’à la taille. Une image visuellement forte, mais presque isolée dans une production qui revendique avant tout son ancrage contemporain..
Café gourmand : une savoureuse pause musicale
À l’heure où nombre de récitals peinent à sortir des sentiers battus, Café gourmand, imaginé par le ténor (ou plutôt haute-contre) Cyril Auvity et les musiciennes de L’Assemblée, fait figure d’exception. Présenté dans le cadre intimiste de la bibliothèque de l´Hôtel Héliopic de Chamonix, devant une cinquantaine de privilégiés seulement, ce spectacle inclassable mêle musique, théâtre, conférence, humour… et café. Une idée aussi simple qu’originale, portée par des artistes qui ne se prennent jamais au sérieux sans jamais cesser d’être d’excellents musiciens.
Dès les premières minutes, le public comprend qu’il devra abandonner tous ses repères. L’ouverture avec Nectar des rois, chanson du XIXᵉ siècle évoquant davantage le café-concert que le monde baroque, surprend autant qu’elle amuse. Le ton est donné : ici, les siècles dialoguent librement, les frontières esthétiques s’effacent et seul le café assure l’unité du voyage.
Le programme déroule ainsi un étonnant itinéraire musical à travers l’Europe. Parmi les nombreuses découvertes, une irrésistible pièce instrumentale polonaise consacrée au kawa turc s’impose comme un véritable petit bijou. Tour à tour raffinée, malicieuse et irrésistiblement entraînante, elle résume à elle seule l’esprit de cette soirée où la curiosité l’emporte constamment sur les conventions.
Alcina à Munich : un magnifique tableau… qui oublie parfois le théâtre
La nouvelle production d’Alcina confiée à Johanna Wehner laisse d’abord un profond sentiment de frustration. Une première partie d’une désespérante inertie. Pendant près de deux heures, les chanteurs semblent abandonnés à eux-mêmes, privés d’une véritable direction d’acteurs. Chacun traverse le plateau ou manipule des objets sans nécessité dramatique, comme laissé en jachère, tandis que l’action peine à décoller. Les récitatifs s’étirent, les airs se succèdent sans véritable progression théâtrale, et l’ennui finit par s’installer.
Passé un prologue pourtant prometteur, où Alcina exprime sa rage en saccageant son univers, la mise en scène paraît rapidement à court d’idées. Quelques rares éclairs viennent rompre cette inertie, notamment lorsque Morgana puis Oronte quittent le plateau pour chanter au plus près du public, suggérant fugitivement leur rapprochement amoureux. Mais ces intuitions demeurent trop isolées pour donner une véritable dynamique au spectacle.
Le pari réussi d'Ottone à Payerne
Deux ans après Lotario, le Festival de Payerne revient à Haendel avec Ottone, présenté le 10 juillet (première) dans le cadre enchanteur de la cour de l’abbatiale. Une fidélité au compositeur qui interroge autant qu’elle séduit, tout comme le choix de cette cité vaudoise, intimement liée à la figure d’Adélaïde de Bourgogne, dont le tombeau se trouve dans l’abbatiale. Cette mémoire historique offre un écrin particulièrement propice aux intrigues de pouvoir, de fidélité et de passions qui traversent les opéras du Saxon.
La cour est une nouvelle fois transformée en théâtre de plein air grâce à une ingénieuse structure métallique accueillant les gradins. Les spectateurs profitent ainsi de conditions d'écoute et de visibilité remarquablement intimes. Installé au pied des gradins, l'orchestre est dominé par une passerelle triangulaire permettant des entrées depuis les deux côtés ou le fond de scène. Cette scénographie simple, mais fonctionnelle, favorise une grande fluidité dramatique.
Un festival tourné vers l'avenir
1. HAENDEL ARIODANTE 4.VII.2025
2. BACH MESSE EN SI MINEUR 5.VII.2026
3. FAREWELL, LOVE - RÉCITAL DE ZACHARY WILDER 5.VII.2026
5. LORENZANI NICANDRO E FILENO 17.VII.2026
6. PERGOLESE L'OLIMPIADE 18.VII.2026
7. PERGOLESE STABAT MATER 19.VII.2026
8. RAMEAU LES BOREADES 25.VII.2026
9. BACH CANTATES DE L'ADIEU 26.VII.2026
Dans la lumière du matin, les murmures du premier baroque
Dimanche 21 juin 2026 à 11h30, l’Abbaye de Saint-Michel en Thiérache accueillait un récital intimiste réunissant Sophie Junker (soprano) et l’ensemble Il Convito, sous la direction et au clavecin de Maude Gratton. Le programme, consacré à Dario Castello, Marco Uccellini, Antonio Bertali et Johann Rosenmüller, s’inscrivait dans ce répertoire du premier baroque italien et allemand, entre effusion expressive et raffinement naissant du langage instrumental.
Virtuosité et ferveur avec Le Concert de la Loge
Sous les voûtes de l’Abbaye de Saint-Michel en Thiérache, Antonio Vivaldi trouvait en ce dimanche 21 juin 2026 un terrain d’expression à la fois éclatant et contrasté, porté par Le Concert de la Loge et le contre-ténor Tim Mead. Julien Chauvin, à la fois violoniste et directeur artistique, proposait un programme dense mêlant concertos pour cordes (RV 156, 547, 416), sonate La Follia RV 63, ainsi que des pages vocales emblématiques du compositeur vénitien : le motet Nisi Dominus, la cantate Cessate omai cessate et l'air Sovvente il sole (extrait d’Andromeda liberata).
Festival de Saint-Michel en Thiérache 2026
Trois siècles plus tard, Agrippina reste terriblement d'actualité
Agrippina n’a pas pris une ride. Dix ans après sa création viennoise, la production de Robert Carsen, reprise à l’Opéra de Rouen, conserve toute sa pertinence. Le metteur en scène canadien transpose l’intrigue dans l’univers contemporain des élites politico-financières sans jamais trahir l’esprit du livret du cardinal Vincenzo Grimani. Cynisme, hypocrisie, soif de pouvoir, manipulation des masses : tout est déjà là chez Haendel, et Carsen en révèle avec acuité l’étonnante modernité.
La mécanique dramaturgique évoque parfois les grandes comédies de Da Ponte. L'irrésistible jeu de cache-cache dans les appartements de Poppea, qui doit simultanément gérer trois assauts amoureux, rappelle Les Noces de Figaro. Derrière l’humour affleure pourtant une critique autrement plus féroce : celle d’un monde où les médias, la politique-spectacle, les puissances économiques et la fabrication de l’opinion concourent à une même conquête du pouvoir. Les fake news y prospèrent, les alliances se font et se défont au gré des intérêts, tandis que les ambitions personnelles broient les plus naïfs. Le pauvre Ottone en fait l’amère expérience : lui qui ne rêvait que d’amour et de fidélité se retrouve publiquement sacrifié sur l’autel de la raison d’État.
Une splendide victoire du Temps à Rennes
Sous la direction inspirée de Simon Proust, Le Banquet Céleste poursuit son exploration des premiers chefs-d’œuvre de Georg Friedrich Haendel avec un Il Trionfo del Tempo e del Disinganno d’une rare intensité, donné hier soir à l’Opéra de Rennes en version de concert. Après une Resurrezione déjà très accomplie la saison passée, l’ensemble franchit ici un nouveau cap, trouvant sous la battue du jeune chef une fluidité dramatique et une continuité de discours remarquables. Simon Proust soigne les contrastes, cisèle les respirations poétiques sans jamais rompre l’élan narratif, et donne à cet oratorio de jeunesse une tension presque théâtrale.
L’orchestre contribue pleinement à cette réussite. Les musiciens du Banquet Céleste déploient un continuo d’une richesse remarquable, jamais pesant, toujours inventif, soutenant les chanteurs avec une attention constante. Les cordes séduisent par leur souplesse et leurs couleurs chatoyantes, tandis que les vents apportent cette lumière pastorale propre au premier Haendel.
Marie & Madeleine : un chemin de douleur et de grâce
À deux pas de la Semaine sainte, le récital Maria & Maddalena proposait au Grand Manège de Namur un cheminement spirituel d’une grande intensité, mettant en regard deux figures féminines fondatrices du christianisme : la Vierge Marie et Marie-Madeleine. Entre douceur contemplative et ferveur pénitente, le programme dessinait un arc émotionnel subtil, oscillant entre recueillement et tourment.
Alternant airs de Alessandro Scarlatti, George Frideric Handel ou encore Caldara, et pages instrumentales de Torelli, Corelli ou Scarlatti, cette construction musicale trouvait sous la direction du violoniste Boris Begelman une cohérence dramatique remarquable. À la tête de l’ensemble Arsenale Sonoro, il insufflait tension et relief, s’appuyant sur une matière sonore soignée et une cohésion exemplaire.
Un spectacle pétillant et vénéneux
Dès le lever de rideau, cette Agrippina donnée au Théâtre Janáček de Brno impose un univers visuel foisonnant, où l’inventivité semble n’avoir d’autre limite que l’imagination. Une scène circulaire entraîne le spectateur dans un vertigineux parcours de pièces en pièces, révélant corridors démesurés et perspectives infinies. À cette architecture mouvante s’ajoutent des surgissements oniriques — un tronc d’arbre monumental à la poésie brute, un rocher ajouré magnifiant la stature de Claudio — qui confèrent à l’ensemble une dimension quasi fantastique. Le spectacle assume pleinement son esthétique hybride, entre réalisme grinçant et féerie baroque. Les codes du XVIIIe siècle — labyrinthes de buis, messagers ailés, plumes — dialoguent avec des touches résolument contemporaines, à l’image d’un Nerone affublé d’un costume évoquant le football américain, dans un décalage savamment orchestré. Les costumes, d’une inventivité réjouissante, cultivent un goût du détail et de l’étrangeté : Pallante et Narciso, laqués et masqués, prolongés d’antennes stylisées ; Agrippina et Claudio, unis dans d’étonnantes tenues blanches constellées de motifs évoquant une peau animale scintillante. Un grain de folie parcourt l’ensemble, insufflant à la représentation un charme indéniable.
Le miroir brisé de la beauté
L’Opéra de Rome reprenait hier soir la production de Robert Carsen créée à Salzbourg. Si le concept visuel de l’organisation d’un concours de beauté conserve toute sa force percutante, les conditions acoustiques et le renouvellement du plateau vocal ont offert une lecture contrastée du premier oratorio de Haendel.
Un théâtre de la vacuité
Robert Carsen, en maître de l'illusion, transpose le combat allégorique de Il Trionfo del Tempo e del Disinganno dans l'univers impitoyable de la mode. La Bellezza y devient une reine de podium éphémère, propulsée par une Piacere muée en agent cynique, plus soucieuse de son chiffre d'affaires que du salut de son égérie. Dans cette descente aux enfers rythmée par les excès — sexe, drogues et chorégraphies disco sur un Un leggiadro nemico di pace survitaminé —
Une "Morte vinta" réssuscitée
À la veille de Pâques, le Grand Manège de Namur délaissait les habituelles Passions bachiennes pour une proposition autrement plus rare : La Morte vinta sul Calvario (1706) d’Antonio Ziani (1653-1715) — compositeur dont la date de décès était d’ailleurs erronée dans le programme de salle (annoncé 1750…). Une heureuse initiative, portée par Les Traversées Baroques et leur chef Étienne Meyer, tant cette œuvre de la Semaine sainte, presque jamais donnée, mérite d’être exhumée.
Un “sepolcro”, plus qu’un simple oratorio
Plutôt qu’un oratorio au sens strict, Ziani compose ici un sepolcro, forme dramatique destinée à être exécutée devant un tombeau du Christ durant la Semaine sainte. L’œuvre fut créée à la Hofkapelle de Vienne, le soir du Vendredi saint 1706, sous le règne de Joseph Ier. Elle dure environ 1h30 et fut donnée à Namur d’un seul tenant, dans l’écrin chaleureux et généreux du Grand Manège.
La dramaturgie de Ziani repose sur une joute oratoire au cœur même du mystère pascal. Le Démon, jubilant devant la mort du Christ, revendique être à l’origine du péché originel.
Cecilia Bartoli et Carlo Vistoli
© Marco Borrelli/Opéra de Monte-Carlo
Tempêtes baroques à l’Opernhaus de Zurich
À l’Opernhaus de Zurich, la reprise du Giulio Cesare mis en scène par Davide Livermore — déjà vu à Monte-Carlo et à Vienne — confirme l’efficacité spectaculaire d’un dispositif scénique foisonnant, porté par une direction musicale d’une fièvre peu commune.
Dès l’ouverture, le spectateur est happé dans un tourbillon visuel et orchestral : sur le pont d’un navire de croisière reliant Rome à l’Égypte, règne l’agitation des grands départs. Livermore transpose l’action dans cet univers flottant avec un sens aigu du mouvement dramatique. Les passagers s’affairent, Jules César est acclamé en héros, avant que la découverte de la tête tranchée de Pompée ne fasse basculer la fête en tragédie. L’air « Empio, dirò, tu sei » se déploie sur fond de tempête numérique : ciel d’encre et mer déchaînée envahissent l’arrière-scène. La vidéo, omniprésente, structure l’ensemble du spectacle — recours désormais fréquent, ici exploité avec une réelle cohérence dramaturgique. L’océan devient le miroir des passions, accompagnant les états d’âme des protagonistes jusqu’à la traversée du Nil, où défilent pyramides et rivages. Le spectateur explore les entrailles du navire : cabine de Cléopâtre, salle des machines où sont retenus Sesto et Cornelia, ou encore salle de spectacle accueillant une scène du Parnasse transformée en numéro de cabaret.
Idomeneo sous tension, l'expérience des limites
À La Monnaie, l’Idomeneo de Wolfgang Amadeus Mozart mis en scène par Calixto Bieito frappe d’emblée par son dispositif visuel : de hauts blocs de plastique semi-transparents, disposés en angle, modulables à l’envi, dessinent des espaces mouvants — refuges précaires, couloirs d’errance ou prisons mentales. Sur ces surfaces instables se projettent des images distordues, réminiscences traumatiques d’un roi revenu de la guerre, qui installent un climat d’inquiétante étrangeté. L’ensemble évoque un cerveau en ébullition, travaillé par la mémoire et la culpabilité.
Chez Bieito, les dieux manipulent et condamnent ; les hommes, eux, subissent. Privés de libre arbitre, ils deviennent les jouets d’un destin implacable, idée traduite par les gestes saccadés et presque mécaniques du chœur, dont les mouvements évoquent une humanité détraquée. La tragédie — le serment d’Idoménée condamnant son propre fils — se mue en expérience limite : chacun vacille au bord du gouffre. Ilia songe au poison, Elettra à la pendaison, Idamante à l’immolation.
Tragédie sur les rails
À La Barcarolle, ce samedi 7 février 2026, la serenata a tre de Georg Friedrich Haendel trouvait un écrin aussi inattendu qu’inspiré. Composé en 1708 sur un livret de Nicola Giuvo d’après les Métamorphoses d’Ovide, Aci, Galatea e Polifemo (HWV 72), créé à Naples le 19 juillet 1708, n’était pas destiné à la scène. Cette cantate pastorale de jeunesse, concentré incandescent du génie du Caro Sassone, se prête pourtant admirablement au théâtre — pour peu qu’on ose en déployer les lignes de force.
C’est le pari relevé par l’équipe artistique, qui imagine un voyage ferroviaire amoureux — traversée rêvée de la Sicile, peut-être au pied de l’Etna. L’orchestre, installé à cour, semble conduire le train autant qu’en devenir le wagon-bar, brouillant avec malice les frontières entre fosse et plateau. Mais le dispositif n’est pas qu’un décor ingénieux : il instaure un véritable huis clos dramatique. On pense alors à Le Crime de l’Orient-Express — non pour l’intrigue, bien sûr, mais pour cette mécanique implacable où un espace confiné exacerbe les passions et précipite l’irréparable. Ici, point de détective, mais une jalousie en marche, lancée à pleine vapeur.
Tempêtes et éclaircies vivaldiennes à la salle Gaveau
Après l’avoir remarquée à la Cité de la musique dans des airs de cour, puis admirée dans ses incarnations haendéliennes (Alcina et Agrippina), BAROQUENEWS ne pouvait manquer le récital Vivaldi de Juliette Mey, donné ce jour à la salle Gaveau. La mezzo-soprano y affrontait un programme aussi ambitieux qu’exigeant, dont elle sort globalement victorieuse, non sans quelques zones de fragilité.
Pour l’occasion, la chanteuse était entourée des musiciens de l’Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles, menés avec une énergie communicative par le violoniste et chef Théotime Langlois de Swarte. Son geste, nerveux et incisif, irradie l’ensemble : l’Été des Quatre Saisons, livré avec une autorité souveraine — fruit d’une longue fréquentation de l’œuvre en tournée —, en constitue l’un des sommets instrumentaux.
Semele, ou la folie comme ultime échappatoire
Chez Haendel, la folie n’est jamais gratuite : elle constitue souvent un refuge, un état transitoire, une échappatoire face à l’impossibilité de concilier désir et ordre social. Claus Guth s’empare de ce motif récurrent pour proposer, à Amsterdam, une lecture très personnelle de Semele, quitte à s’éloigner sensiblement du livret du Caro Sassone.
D’emblée, la Semele de Claus Guth apparaît déjà en proie à une forme de dérèglement mental. Un parti pris radical, qui interroge : pourquoi faire commencer l’opéra là où, chez Haendel, tout devrait encore être promesse et illusion ? La réponse se dessine peu à peu. Cette folie initiale pourrait être celle d’un refus : refus d’un monde bourgeois entièrement balisé — mariage arrangé, traditions immuables, destin tout tracé. Le spectacle s’ouvre sur les noces de Semele et d’Athamas, cérémonie qu’elle rejette pour mieux se réfugier dans le fantasme d’une autre vie.
Claus Guth ausculte une dynastie au bord de la folie
À l’Opéra de Francfort, Mitridate, re di Ponto de Mozart quitte l’Antiquité pour s’installer dans une riche famille des années 1960, dirigée d’une main de fer par un patriarche tout-puissant, homme d’affaires plus souvent penché sur ses journaux que présent auprès des siens. Claus Guth signe une lecture psychologique et sombre, fidèle à son esthétique, où le drame familial prime sur la fresque historique.
Mitridate, annoncé mort, revient brusquement au foyer. Il découvre alors que son pouvoir vacille et que sa bien-aimée Aspasia attise les convoitises de ses deux fils. La famille, qui s’était déjà réorganisée sans lui, doit feindre la joie de retrouvailles que personne ne souhaite vraiment. Son retour bouleverse un équilibre fragile : ici, la paix n’était qu’illusion. En l’absence du père, les fils s’abandonnaient à une liberté débridée — rails de coke, alcool, sexe, musique, nonchalance ostentatoire. Farnace, surtout, exprime une révolte viscérale contre ce père absent, toujours aux affaires. Une scène saisissante le montre rejouer son traumatisme en envoyant tout valser, sous l’œil omniprésent du majordome — personnage ajouté par Claus Guth.