Une "Morte vinta" réssuscitée
À la veille de Pâques, le Grand Manège de Namur délaissait les habituelles Passions bachiennes pour une proposition autrement plus rare : La Morte vinta sul Calvario (1706) d’Antonio Ziani (1653-1715) — compositeur dont la date de décès était d’ailleurs erronée dans le programme de salle (annoncé 1750…). Une heureuse initiative, portée par Les Traversées Baroques et leur chef Étienne Meyer, tant cette œuvre de la Semaine sainte, presque jamais donnée, mérite d’être exhumée.
Un “sepolcro”, plus qu’un simple oratorio
Plutôt qu’un oratorio au sens strict, Ziani compose ici un sepolcro, forme dramatique destinée à être exécutée devant un tombeau du Christ durant la Semaine sainte. L’œuvre fut créée à la Hofkapelle de Vienne, le soir du Vendredi saint 1706, sous le règne de Joseph Ier. Elle dure environ 1h30 et fut donnée à Namur d’un seul tenant, dans l’écrin chaleureux et généreux du Grand Manège.
La dramaturgie de Ziani repose sur une joute oratoire au cœur même du mystère pascal. Le Démon, jubilant devant la mort du Christ, revendique être à l’origine du péché originel.
Cecilia Bartoli et Carlo Vistoli
© Marco Borrelli/Opéra de Monte-Carlo
Tempêtes baroques à l’Opernhaus de Zurich
À l’Opernhaus de Zurich, la reprise du Giulio Cesare mis en scène par Davide Livermore — déjà vu à Monte-Carlo et à Vienne — confirme l’efficacité spectaculaire d’un dispositif scénique foisonnant, porté par une direction musicale d’une fièvre peu commune.
Dès l’ouverture, le spectateur est happé dans un tourbillon visuel et orchestral : sur le pont d’un navire de croisière reliant Rome à l’Égypte, règne l’agitation des grands départs. Livermore transpose l’action dans cet univers flottant avec un sens aigu du mouvement dramatique. Les passagers s’affairent, Jules César est acclamé en héros, avant que la découverte de la tête tranchée de Pompée ne fasse basculer la fête en tragédie. L’air « Empio, dirò, tu sei » se déploie sur fond de tempête numérique : ciel d’encre et mer déchaînée envahissent l’arrière-scène. La vidéo, omniprésente, structure l’ensemble du spectacle — recours désormais fréquent, ici exploité avec une réelle cohérence dramaturgique. L’océan devient le miroir des passions, accompagnant les états d’âme des protagonistes jusqu’à la traversée du Nil, où défilent pyramides et rivages. Le spectateur explore les entrailles du navire : cabine de Cléopâtre, salle des machines où sont retenus Sesto et Cornelia, ou encore salle de spectacle accueillant une scène du Parnasse transformée en numéro de cabaret.
Idomeneo sous tension, l'expérience des limites
À La Monnaie, l’Idomeneo de Wolfgang Amadeus Mozart mis en scène par Calixto Bieito frappe d’emblée par son dispositif visuel : de hauts blocs de plastique semi-transparents, disposés en angle, modulables à l’envi, dessinent des espaces mouvants — refuges précaires, couloirs d’errance ou prisons mentales. Sur ces surfaces instables se projettent des images distordues, réminiscences traumatiques d’un roi revenu de la guerre, qui installent un climat d’inquiétante étrangeté. L’ensemble évoque un cerveau en ébullition, travaillé par la mémoire et la culpabilité.
Chez Bieito, les dieux manipulent et condamnent ; les hommes, eux, subissent. Privés de libre arbitre, ils deviennent les jouets d’un destin implacable, idée traduite par les gestes saccadés et presque mécaniques du chœur, dont les mouvements évoquent une humanité détraquée. La tragédie — le serment d’Idoménée condamnant son propre fils — se mue en expérience limite : chacun vacille au bord du gouffre. Ilia songe au poison, Elettra à la pendaison, Idamante à l’immolation.
Tragédie sur les rails
À La Barcarolle, ce samedi 7 février 2026, la serenata a tre de Georg Friedrich Haendel trouvait un écrin aussi inattendu qu’inspiré. Composé en 1708 sur un livret de Nicola Giuvo d’après les Métamorphoses d’Ovide, Aci, Galatea e Polifemo (HWV 72), créé à Naples le 19 juillet 1708, n’était pas destiné à la scène. Cette cantate pastorale de jeunesse, concentré incandescent du génie du Caro Sassone, se prête pourtant admirablement au théâtre — pour peu qu’on ose en déployer les lignes de force.
C’est le pari relevé par l’équipe artistique, qui imagine un voyage ferroviaire amoureux — traversée rêvée de la Sicile, peut-être au pied de l’Etna. L’orchestre, installé à cour, semble conduire le train autant qu’en devenir le wagon-bar, brouillant avec malice les frontières entre fosse et plateau. Mais le dispositif n’est pas qu’un décor ingénieux : il instaure un véritable huis clos dramatique. On pense alors à Le Crime de l’Orient-Express — non pour l’intrigue, bien sûr, mais pour cette mécanique implacable où un espace confiné exacerbe les passions et précipite l’irréparable. Ici, point de détective, mais une jalousie en marche, lancée à pleine vapeur.
Tempêtes et éclaircies vivaldiennes à la salle Gaveau
Après l’avoir remarquée à la Cité de la musique dans des airs de cour, puis admirée dans ses incarnations haendéliennes (Alcina et Agrippina), BAROQUENEWS ne pouvait manquer le récital Vivaldi de Juliette Mey, donné ce jour à la salle Gaveau. La mezzo-soprano y affrontait un programme aussi ambitieux qu’exigeant, dont elle sort globalement victorieuse, non sans quelques zones de fragilité.
Pour l’occasion, la chanteuse était entourée des musiciens de l’Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles, menés avec une énergie communicative par le violoniste et chef Théotime Langlois de Swarte. Son geste, nerveux et incisif, irradie l’ensemble : l’Été des Quatre Saisons, livré avec une autorité souveraine — fruit d’une longue fréquentation de l’œuvre en tournée —, en constitue l’un des sommets instrumentaux.
Semele, ou la folie comme ultime échappatoire
Chez Haendel, la folie n’est jamais gratuite : elle constitue souvent un refuge, un état transitoire, une échappatoire face à l’impossibilité de concilier désir et ordre social. Claus Guth s’empare de ce motif récurrent pour proposer, à Amsterdam, une lecture très personnelle de Semele, quitte à s’éloigner sensiblement du livret du Caro Sassone.
D’emblée, la Semele de Claus Guth apparaît déjà en proie à une forme de dérèglement mental. Un parti pris radical, qui interroge : pourquoi faire commencer l’opéra là où, chez Haendel, tout devrait encore être promesse et illusion ? La réponse se dessine peu à peu. Cette folie initiale pourrait être celle d’un refus : refus d’un monde bourgeois entièrement balisé — mariage arrangé, traditions immuables, destin tout tracé. Le spectacle s’ouvre sur les noces de Semele et d’Athamas, cérémonie qu’elle rejette pour mieux se réfugier dans le fantasme d’une autre vie.
Claus Guth ausculte une dynastie au bord de la folie
À l’Opéra de Francfort, Mitridate, re di Ponto de Mozart quitte l’Antiquité pour s’installer dans une riche famille des années 1960, dirigée d’une main de fer par un patriarche tout-puissant, homme d’affaires plus souvent penché sur ses journaux que présent auprès des siens. Claus Guth signe une lecture psychologique et sombre, fidèle à son esthétique, où le drame familial prime sur la fresque historique.
Mitridate, annoncé mort, revient brusquement au foyer. Il découvre alors que son pouvoir vacille et que sa bien-aimée Aspasia attise les convoitises de ses deux fils. La famille, qui s’était déjà réorganisée sans lui, doit feindre la joie de retrouvailles que personne ne souhaite vraiment. Son retour bouleverse un équilibre fragile : ici, la paix n’était qu’illusion. En l’absence du père, les fils s’abandonnaient à une liberté débridée — rails de coke, alcool, sexe, musique, nonchalance ostentatoire. Farnace, surtout, exprime une révolte viscérale contre ce père absent, toujours aux affaires. Une scène saisissante le montre rejouer son traumatisme en envoyant tout valser, sous l’œil omniprésent du majordome — personnage ajouté par Claus Guth.