Gand, Opéra Ballet Vlaanderen, dimanche 28 décembre 2025 15h
Wolfgang Amadeus Mozart : Don Giovanni (Il dissoluto punito ossia Il Don Giovanni), dramma giocoso en deux actes de Wolfgang Amadeus Mozart, livret de Lorenzo Da Ponte. Créé le 29 octobre 1787 à Prague.
Don Giovanni : Michael Arivony, baryton-basse
Donna Anna : Marie Lys, soprano
Donna Elvira : Alessia Panza, soprano
Don Ottavio : Reinoud Van Mechelen, ténor
Il Commendatore : Edwin Kaye, basse
Leporello : Michael Mofidian, baryton-basse
Masetto : Justin Hopkins, basse
Zerlina : Katharina Ruckgaber, soprano
Symfonisch Orkest Opera Ballet Vlaanderen
Koor Opera Ballet Vlaanderen
Direction musicale : Francesco Corti
Mise en scène : Tom Goosens
Scénographie : Sammy Van den Heuvel
Costumes : Sophie Klenk-Wulff
Lumières : Dennis Diels
Chorégraphie : Femke Gyselinck
Dramaturgie : Naomi Beeldens, Maarten Boussery, Carine van Bruggen
Chef de chœur et assistant à la direction : Pedro Beriso
Continuo : Pedro Beriso, Kristina Chalmavoská, Francesco Corti, José Reyes
Un décor unique, épuré et sombre : la mise en scène de Tom Goossens pour Don Giovanni à l’Opéra de Gand repose sur un dispositif minimaliste à forte charge symbolique. Un catwalk à peine perceptible traverse la scène de part en part, tandis qu’une échelle monumentale semble relier les tréfonds de l’enfer aux cieux. Sorte de frise métaphysique, cette verticalité traverse le monde transitoire des humains, soumis à une épreuve morale aux accents manichéens : ascension ou chute, salut ou damnation. Don Giovanni se voit offrir le choix du repentir — abandonner la luxure pour le bien — ou persister dans le mal et périr dans les flammes de l’enfer. Sans surprise, il choisira la seconde voie.
Le propos est clair, assumé, presque didactique. Ici, point de décors fastueux : ni palais, ni cimetière, ni salle de banquet avec le Commandeur. Tout est suggéré, parfois au risque de désorienter les néophytes, invités à suivre attentivement le texte pour saisir l’action. La scène demeure volontairement nue, et la seconde partie ne diffère guère de la première, renforçant une impression de temps suspendu, voire figé. Ce choix radical peut dérouter. Le dramma giocoso de Mozart y perd une part de sa fantaisie et de son sel comique. Heureusement, l’humour et le cynisme ne sont pas totalement absents. Ainsi ce défilé de poules vivantes, métaphore transparente du regard que Don Giovanni porte sur les femmes : des proies consommées sans modération. Image d’autant plus cruelle lorsque ces mêmes poules réapparaissent, fumantes, embrochées sur une rôtissoire.
L’atmosphère est glaçante, surnaturelle, vaporeuse. Les lumières peinent à percer les nappes de fumigènes, installant une ambiance irréelle, presque déjà d’outre-tombe. Le début du spectacle brouille les frontières entre fiction et réalité : les artistes viennent saluer tour à tour, vêtus de sous-vêtements couleur chair — peu flatteurs — censés symboliser une forme d’authenticité primitive, avant d’endosser des costumes vivement colorés, comme s’ils jouaient leur propre rôle, mus par une main invisible, peut-être celle du destin. La vie n’était que théâtre. Le spectacle se referme en miroir, sur ces mêmes salutations dénudées. À cela s’ajoutent des chorégraphies inégales : certaines plutôt esthétiques, d’autres primaires, probablement pour souligner la vision d’un être humain pantin, manipulé par des forces supérieures. Le concept, sciemment réducteur et avare de décors, vise à concentrer l’attention sur la tension dramatique. Pari risqué, qui aurait pu tourner au fiasco sans l’engagement remarquable des forces musicales. Car c’est bien la fosse et le plateau qui sauvent — et portent — la soirée. L’orchestre se montre palpitant, nerveux, insufflant un réel relief dramatique, y compris dans les récitatifs, électrisés par les interventions au clavecin du chef Francesco Corti. Le chœur, solide et bien préparé, s’inscrit pleinement dans cette dynamique.
Du côté des solistes, Alessia Panza marque les esprits en Donna Elvira. Voix corsée, naturellement timbrée et bien projetée, elle compose une Elvira véhémente et déterminée plutôt que victime éplorée. Marie Lys, en Donna Anna, séduit par une voix légère et fraîche, qu’elle sait densifier et assombrir lorsque nécessaire. Très expressive dans les récitatifs accompagnés, elle se montre brillante, touchante et virtuose dans son gand air Non mi dir. Reinoud Van Mechelen campe un Don Ottavio touchant, dont on apprécie la tendresse et la sincérité du portrait. Michael Mofidian offre un Leporello solide, même si la mise en scène ne le valorise guère. Son Madamina, il catalogo è questo déclenche néanmoins les rires lorsqu’il soulève l’interminable tapis recouvrant le catwalk, révélant l'interminable liste de conquêtes ainsi que leur nationalité. Katharina Ruckgaber, en Zerlina, s’acquitte honorablement de sa tâche, sans véritablement marquer. En revanche, Justin Hopkins surprend agréablement en Masetto : une basse — tessiture inhabituelle pour le rôle — au caractère affirmé, qui le distingue nettement du duo Leporello/Don Giovanni. Edwin Kaye, Commandeur souvent en mouvement sur l’échelle, rappel obsédant de son assassinat en quête de justice, impose une voix profonde et efficace. Reste le cas du rôle-titre. Michael Arivony, en Don Giovanni, se révèle malheureusement juste acceptable. Faute de charisme, de stature et d’aura suffisants — tant physique que vocale — le séducteur reste sage là où l’on attend le vertige. On reste sur sa faim.
Qu’importe, le spectacle avance, maintient la tension et captive l’auditoire. Sans être le Don Giovanni de l’année, cette production a su emporter l’adhésion du public, qui lui a tout de même réservé une standing ovation.
Ruggero Meli