La Barcarolle, samedi 7 février 2026, 19h
Aci, Galatea e Polifemo HWV 72, serenata a tre de Georg Friedrich Haendel sur un livret de Nicola Giuvo d’après Les Métamorphoses d’Ovide. Créé à Naples le 19 juillet 1708.
Aci : Lila Dufy, soprano
Galatea : Laura Muller, contralto
Polifemo : Rafael Galaz, basse
Ensemble Le Stagioni
Paolo Zanzu, direction, arrangements musicaux et clavecin
Caroline Mounier-Vehier, dramaturgie
Andreas Linos, scénographie
Aurélia Bonaque-Ferrat avec les élèves des métiers de la couture et de la confection du lycée professionnel André Malraux de Béthune, costumes
Guillaume Marin, régie et création lumière
Un projet accompagné par La Barcarolle
À La Barcarolle, ce samedi 7 février 2026, la serenata a tre de Georg Friedrich Haendel trouvait un écrin aussi inattendu qu’inspiré. Composé en 1708 sur un livret de Nicola Giuvo d’après les Métamorphoses d’Ovide, Aci, Galatea e Polifemo (HWV 72), créé à Naples le 19 juillet 1708, n’était pas destiné à la scène. Cette cantate pastorale de jeunesse, concentré incandescent du génie du Caro Sassone, se prête pourtant admirablement au théâtre — pour peu qu’on ose en déployer les lignes de force.
C’est le pari relevé par l’équipe artistique, qui imagine un voyage ferroviaire amoureux — traversée rêvée de la Sicile, peut-être au pied de l’Etna. L’orchestre, installé à cour, semble conduire le train autant qu’en devenir le wagon-bar, brouillant avec malice les frontières entre fosse et plateau. Mais le dispositif n’est pas qu’un décor ingénieux : il instaure un véritable huis clos dramatique. On pense alors à Le Crime de l’Orient-Express — non pour l’intrigue, bien sûr, mais pour cette mécanique implacable où un espace confiné exacerbe les passions et précipite l’irréparable. Ici, point de détective, mais une jalousie en marche, lancée à pleine vapeur.
Petit bijou d’opéra miniature, l’ouvrage concentre déjà toutes les audaces d’un Haendel de vingt-trois ans : vocalises vertigineuses, sauts d’octave redoutables, tessitures d’une longueur presque inhumaine. Polifemo, notamment, hérite d’airs d’une difficulté peu commune, véritables pièges à chanteur.
Un dispositif scénique lisible et poétique
La mise en scène, simple mais éloquente, multiplie les signes sans surcharge. Après un premier duo baigné d’innocence, Galatea laisse affleurer ses sombres pressentiments dans un lamento douloureux, adressé à un masque grimaçant, un élément inhérent du balcon — détail scénographique qui prend progressivement valeur de symbole. Aci, rongé par la jalousie, se consume dans un désespoir palpable ; sa mort lente, figurée par une marche funèbre au cours de laquelle il déroule de longs rubans rouges, jaunes et blancs, imprime une image forte.
L’arrivée de Polifemo frappe par son impact visuel : silhouette hybride, entre Quasimodo et diable romantique, manteau doublé d’un rouge flamboyant, présence massive et inquiétante. Le contraste fonctionne pleinement avec la Galatea longiligne, immaculée, presque éthérée. L’imagerie manichéenne est efficace, mais la mise en scène ainsi que la partition ont l’intelligence de ne pas réduire le Cyclope à sa monstruosité : sa douleur affleure, notamment dans le redoutable « Fra l’ombre », air du papillon où la ligne vocale serpente constamment de haut en bas. Quelques trouvailles simples ponctuent l’action — tel ce plat d’argent que Galatea fait tanguer comme une embarcation sous la tempête — images claires, lisibles, jamais gratuites.
Une distribution engagée
À la tête de l’Ensemble Le Stagioni, Paolo Zanzu dirige du clavecin avec autorité et souplesse. Malgré un effectif réduit, la pâte orchestrale demeure cohérente et vivante. Mention spéciale au hautbois, perché au balcon dans « Qui l’augel », dialoguant avec la voix d’Aci dans un échange d’une tendresse suspendue.
La révélation de la soirée vient de Lila Dufy (Aci). Timbre singulier aux harmoniques sombres, vibrato léger et maîtrisé, agilité naturelle : la soprano semble idéalement distribuée dans ce rôle créé pour le castrat Antonio Manna. Délicatesse, sensibilité, aisance dans les écarts redoutables de la partition — son « Qui l’augel », très applaudi, constitue l’un des sommets de la représentation.
Face à elle, Laura Muller (Galatea) sans démériter ne possède pas les mêmes facilités. La voix, longue, au spectre étendu du soprano clair au mezzo plus charnu, séduit par sa solidité, même si la technique nécessite encore quelques ajustements.
Rafael Galaz campe un Polifemo scéniquement impressionnant. Engagement total, projection assurée, force expressive indéniable : le baryton-basse assume les embûches d’une écriture implacable, même si certaines vocalises se montrent parfois rétives et si un léger décalage avec l’orchestre affleure dans « Sibillar gli angui d’Aletto ». On aurait pu souhaiter un timbre encore plus ténébreux, mais l’implication dramatique emporte l’adhésion.
Un plaisir partagé
Malgré ces quelques réserves, le plaisir demeure entier. Le public, enthousiaste, a réservé un accueil chaleureux à cette proposition audacieuse. Donnée d’un seul souffle, l’œuvre paraît presque trop brève tant le spectateur se laisse happer par ce conte pastoral aux accents surnaturels. Une traversée qui tient autant du mythe pastoral que du Crime de l’Orient-Express antique : un train, trois protagonistes, et la fatalité pour unique chef de bord.
A noter que ce spectacle sera redonné au Midsummer Festival du château d'Hardelot le 20 juin 2026.
Ruggero Meli
Quelques photos du spectacle © Caroline Fauqueur / La Barcarolle
Aci et Galatea
Le Stagione, Aci et Galatea
Le Stagione et Galatea
Paolo Zanzu