Idomeneo sous tension, l'expérience des limites
Bruxelles, Théâtre Royal de la Monnaie, le vendredi 20 mars 2026 à 19h
Idoménée : Opéra en trois actes de Wolfgang Amadeus Mozart. Livret de Giambattista Varesco, d’après le livret de Danchet pour l’Idoménée de Campra. Créé le 29 janvier 1781 au Residenztheater de Munich.
Idomeneo : Joshua Stewart, ténor
Idamante : Gaëlle Arquez, mezzo-soprano
Ilia : Shira Patchornik, soprano
Elettra : Kathryn Lewek, soprano
Grand Prêtre de Neptune : Michael J. Scott, ténor
La voix : Frederic Jost
Orchestre symphonique et Chœurs de La Monnaie
Chef des chœurs : Emmanuel Trenque
Direction musicale : Enrico Onofri
Mise en scène : Calixto Bieito
Décors : Anna-Sofia Krisch
Costumes : Paula Klein
Lumières : Reinhard Traub (– Calixto Bieito
Vidéo : Adrià Reixach
À La Monnaie, l’Idomeneo de Wolfgang Amadeus Mozart mis en scène par Calixto Bieito frappe d’emblée par son dispositif visuel : de hauts blocs de plastique semi-transparents, disposés en angle, modulables à l’envi, dessinent des espaces mouvants — refuges précaires, couloirs d’errance ou prisons mentales. Sur ces surfaces instables se projettent des images distordues, réminiscences traumatiques d’un roi revenu de la guerre, qui installent un climat d’inquiétante étrangeté. L’ensemble évoque un cerveau en ébullition, travaillé par la mémoire et la culpabilité.
Chez Bieito, les dieux manipulent et condamnent ; les hommes, eux, subissent. Privés de libre arbitre, ils deviennent les jouets d’un destin implacable, idée traduite par les gestes saccadés et presque mécaniques du chœur, dont les mouvements évoquent une humanité détraquée. La tragédie — le serment d’Idoménée condamnant son propre fils — se mue en expérience limite : chacun vacille au bord du gouffre. Ilia songe au poison, Elettra à la pendaison, Idamante à l’immolation.
Deux figures de scientifiques, avatars modernes du divin, semblent observer ce laboratoire de la souffrance humaine, poussant les protagonistes à leurs limites. Jusqu’à la rupture : Idomeneo tente de briser le cycle en détruisant la statue de Neptune, refusant l’inacceptable. La tension, palpable, tient le spectateur en haleine et témoigne d’une réelle efficacité dramatique.
Mais fidèle à lui-même, Bieito cède aussi à la tentation de la surenchère. Là où la suggestion suffirait, l’excès affleure : Elettra, transformée en fétichiste, détourne son air en geste provocateur (masturbation à l'aide des chaussures de celui qu'elle aime : Idamante) ; ailleurs, des pluies de bidons plastiques ou des partis pris appuyés viennent parasiter un propos pourtant déjà puissant. Les costumes contemporains, eux, achèvent de rompre avec toute référence mythologique, inscrivant l’action dans une intemporalité clinique.
Musicalement, la distribution impressionne par sa tenue et son engagement. Gaëlle Arquez domine la soirée : projection souveraine, timbre riche, expressivité incandescente — elle habite la scène avec une intensité rare et impose une incarnation d’une force saisissante.
Face à elle, Kathryn Lewek livre une Elettra d’une redoutable efficacité, alliant virtuosité et engagement dramatique. Son air final, lancé avec une énergie fulgurante, soulève un enthousiasme longtemps contenu.
Shira Patchornik campe une Ilia vulnérable, presque animale dans sa silhouette, dont le soprano léger et sensible séduit particulièrement dans un délicat Zeffiretti lusinghieri.
Joshua Stewart trouve, quant à lui, les ressources nécessaires pour affronter les embûches du rôle d’Idomeneo : malgré quelques fragilités, il compose un roi à la fois noble et brisé, glissant progressivement vers la démence.
Seule réserve notable : la prestation de Michael J. Scott en Grand Prêtre de Neptune, dont la vocalité âpre détonne au sein d’un plateau par ailleurs très homogène.
Les chœurs de La Monnaie, préparés par Emmanuel Trenque, impressionnent par leur puissance et leur engagement scénique, chaque intervention marquant durablement l’écoute.
Dans la fosse, Enrico Onofri défend une lecture tendue et nerveuse, attentive à la ligne mozartienne comme aux exigences dramatiques de la scène.
Au final, une proposition captivante mais parfois discutable : une plongée saisissante dans les abîmes psychologiques de l’œuvre, que ses propres excès viennent parfois fragiliser.
Ruggero Meli
Quelques photos du spectacle
© Simon Van Rompay