Opéra de Zurich, mercredi 25.III.2026 à 19h.
Georg Friedrich Haendel : Giulio Cesare, opéra en trois actes sur un livret de Nicola Francesco Haym, d´après Giacomo Francesco Bussani.
Giulio Cesare : Carlo VISTOLI, contre-ténor
Cleopatra : Cecilia BARTOLI, soprano
Sesto : Kangmin Justin KIM, contre-ténor
Cornelia : Anne Sofie VON OTTER, mezzo-soprano
Tolomeo : Max Emanuel CENCIC, contre-ténor
Achilla : Renato DOLCINI, baryton-basse
Nireno : Karima ZL DEMERDASCH, mezzo-soprano
Curio : Evan GRAY, baryton-basse
Choeur de l'Opéra de Monte Carlo.
Orchestre La Scintilla
Direction : Gianluca CAPUANO
metteur en scène : Davide LIVERMORE
Assistant à la mise en scène : Aida BOUSSELMA
Décors : Giò FORMA
Costumes : Mariana FRACASSO
Lumières : Antonio CASTRO
Vidéos : D-WOK
Chef de chant : Marie-Eve SCARFONE
Chef de chœur : Stefano VISCONTI
Assistant chef d’orchestre : Davide POZZI
À l’Opernhaus de Zurich, la reprise du Giulio Cesare mis en scène par Davide Livermore — déjà vu à Monte-Carlo et à Vienne — confirme l’efficacité spectaculaire d’un dispositif scénique foisonnant, porté par une direction musicale d’une fièvre peu commune.
Dès l’ouverture, le spectateur est happé dans un tourbillon visuel et orchestral : sur le pont d’un navire de croisière reliant Rome à l’Égypte, règne l’agitation des grands départs. Livermore transpose l’action dans cet univers flottant avec un sens aigu du mouvement dramatique. Les passagers s’affairent, Jules César est acclamé en héros, avant que la découverte de la tête tranchée de Pompée ne fasse basculer la fête en tragédie. L’air « Empio, dirò, tu sei » se déploie sur fond de tempête numérique : ciel d’encre et mer déchaînée envahissent l’arrière-scène. La vidéo, omniprésente, structure l’ensemble du spectacle — recours désormais fréquent, ici exploité avec une réelle cohérence dramaturgique. L’océan devient le miroir des passions, accompagnant les états d’âme des protagonistes jusqu’à la traversée du Nil, où défilent pyramides et rivages. Le spectateur explore les entrailles du navire : cabine de Cléopâtre, salle des machines où sont retenus Sesto et Cornelia, ou encore salle de spectacle accueillant une scène du Parnasse transformée en numéro de cabaret.
C’est là que Cecilia Bartoli déploie un art consommé de la séduction, bientôt rejointe par le César de Carlo Vistoli, irrésistible crooner dans « Se in fiorito », accompagné sur scène par le violon solo d’Ada Pesch. L’humour affleure sans cesse — hoquet bachique, gestes suspendus dans « Va tacito » — révélant en creux la noirceur du personnage. Jusqu’au bouquet final, où le navire, bombardé, s’embrase dans une apocalypse spectaculaire.
Comme pour prolonger l’illusion, les saluts s’accompagnent d’un court film muet en noir et blanc mettant en scène les artistes, avant un chœur final chanté et dansé, accueilli par une salle conquise.
Sur le plan vocal, la distribution appelle des jugements plus contrastés. Cecilia Bartoli demeure une tragédienne hors pair, captivant l’attention par son engagement scénique, malgré un médium aujourd’hui resserré et des aigus moins souverains qu’à une époque plus glorieuse.
Face à elle, Carlo Vistoli impressionne par la santé insolente de l’instrument : véhément et incisif dans « Empio, dirò, tu sei », il sait aussi suspendre le temps dans « Aure, deh, per pietà », où son phrasé distille une émotion d’une rare intensité. Le contraste est plus marqué pour Cornelia : Anne Sofie von Otter, héritière d’une longue tradition haendélienne, conserve un timbre identifiable mais accuse aujourd’hui des limites de projection et de profondeur qui émoussent l’impact du rôle.
Le Sesto de Kangmin Justin Kim divise davantage : si l’engagement dramatique est indéniable, les airs rapides révèlent une émission instable, aux accents parfois criés, contrastant avec une tenue plus convaincante dans les pages lentes. On retiendra néanmoins la curiosité musicologique d’un air rarement donné, issu d’une version alternative du rôle.
En Tolomeo, Max Emanuel Cencic surprend agréablement : crédible et stylé, il affronte sans faillir les redoutables vocalises imposées par la direction de Gianluca Capuano, sans toutefois atteindre la férocité d’un Christophe Dumaux dans ce répertoire.
Parmi les seconds rôles, l’Achilla de Renato Dolcini s’impose avec autorité, grâce à un timbre généreux et une présence scénique affirmée, culminant dans une chorégraphie inattendue mais parfaitement intégrée.
Evan Gray (Curio) et Karima El Demerdasch (Nireno) remplissent honorablement leurs fonctions, cette dernière séduisant par un timbre velouté, malgré l’absence regrettable de son air.
Dans la fosse, Gianluca Capuano impose une vision incandescente de la partition Les tempi, souvent vertigineux, flirtent parfois avec la précipitation, au risque de l’esquisse. Mais l’audace domine : ruptures soudaines, contrastes exacerbés, et surtout réécriture des da capo, conçus comme autant d’espaces d’invention. Cette approche, empruntant aux pratiques ornementales des chanteurs, bouscule les puristes autant qu’elle régénère l’écoute.
Spectaculaire et inventif, ce Giulio Cesare zurichois séduit par sa cohérence esthétique et son énergie dramatique. Une lecture qui, sans faire l’unanimité, ouvre indéniablement des perspectives stimulantes pour l’interprétation de la musique baroque.
Ruggero Meli
Quelques photos du spectacle
© Opéra de Zurich - Monika Rittershaus]
Cesare : Carlo Vistoli
Cleopatra : Cecilia Bartoli
Tolomeo : Max Emanuel Cencic