Karlsruhe, Badisches Staatstheater, Grosses Haus, samedi 20 février 2026, 19h30
Concert de Gala avec Maayan Licht
Maayan Licht, sopraniste
Deutsche Händel-Solisten
Attilio Cremonesi, direction
Programme
Première partie
Benjamin Britten (1913–1976)
Simple Symphony, op. 4
I. Boisterous Bourrée. Allegro ritmico
II. Playful Pizzicato. Presto possibile
Georg Friedrich Händel (1685–1759)
« Brilla nell’alma » – Alessandro
Antonio Vivaldi (1678–1741)
« Gelido in ogni vena » – Farnace
Benjamin Britten
Simple Symphony, op. 4
III. Sentimental Sarabande. Poco lento e pesante
IV. Frolicsome Finale. Prestissimo con fuoco
Geminiano Giacomelli (1692–1740)
« Sposa, non mi conosci » – Merope
Arvo Pärt (*1935)
Fratres pour orchestre à cordes et percussions
Antonio Vivaldi
« Gelosia, tu già rendi » – Ottone in villa
— Pause —
Deuxième partie
Riccardo Broschi (ca. 1698–1756)
« Son qual nave ch’agitata » – Artaserse
Nicola Antonio Porpora (1686–1768)
« Nel già bramoso petto » – Ifigenia in Aulide
Ralph Vaughan Williams (1872–1958)
Fantasia on a Theme by Thomas Tallis
Antonio Vivaldi
« Vedrò con mio diletto » – Il Giustino
Georg Friedrich Händel
« Un pensiero nemico di pace » – Il trionfo del Tempo e del Disinganno
Bis
Antonio Vivaldi – « Vedrò con mio diletto » (Il Giustino)
Georg Friedrich Händel – « Lascia ch’io pianga » (Rinaldo)
Georg Friedrich Händel – « Da tempeste il legno infranto » (Giulio Cesare in Egitto)
Virtuosité et théâtralité : Maayan Licht en état de grâce à Karlsruhe
Au cœur du Festival Haendel de Karlsruhe, le sopraniste Maayan Licht a offert hier soir un récital à son image : incandescent, théâtral, imprévisible. Une proposition qui n’a laissé personne indifférent, et qui confirme l’émergence d’un artiste pour qui la scène n’est pas un simple lieu d’exécution, mais un terrain de jeu.
Un rossignol né pour les planches
Voix légère, souple, d’une fluidité presque insolente : Maayan Licht possède cette facilité naturelle qui donne l’illusion que la virtuosité ne lui coûte rien. Les vocalises débridées voltigent avec une précision d’orfèvre et les trilles qui fleurissent çà et là, évoquent ces prouesses attribuées à Farinelli ; les soufflets tendent à suspendre le souffle de la salle. Rompu à une technique baroque d’une admirable solidité, il façonne les da capo avec une inventivité jamais gratuite, toujours pensée dans l’élan dramatique.
Car Maayan Licht est un acteur-né. Il brûle les planches, habite chaque air, improvise ses présentations avec un humour irrésistible, instaurant d’emblée un contact direct avec le public. Ses facéties, ses pitreries même, pourraient agacer les puristes ; elles désarment pourtant par leur sincérité et finissent par emporter l’adhésion. Le dernier bis en fut l’illustration la plus inattendue : « Da tempeste », extrait de Giulio Cesare, siffloté avec une virtuosité stupéfiante, dans une légèreté confondante de maîtrise.
À l’opposé de ces éclats, les airs lents ont révélé une sincérité désarmante. On atteint même le sublime – ce frisson rare qui suspend le temps – dans « Sposa, son disprezzata » de Geminiano Giacomelli, où la ligne, filée jusqu’à l’extrême fragilité, semble se consumer dans la plainte. Mais c’est sans doute dans « Nel già bramoso petto » de Nicola Porpora que la grâce opère avec le plus d’évidence : souffle suspendu, demi-teintes infiniment nuancées, intensité intériorisée – l’émotion, ici, ne relève plus de l’effet mais d’une vérité presque douloureuse.
Un programme audacieux, entre ombre et lumière
Pour un festival dédié à Georg Friedrich Haendel, le programme surprenait. Aux pages baroques répondaient des interludes orchestraux de Benjamin Britten, Ralph Vaughan Williams ou Arvo Pärt : musiques plus sombres, plus denses, presque méditatives. Ce contrepoint contemporain venait tempérer la flamboyance des passions baroques – princesses éplorées, rois triomphants, affects outrés et revendiqués sans pudeur – et dessinait un arc dramatique plus vaste qu’un simple florilège virtuose.
En fond de scène, un immense paysage londonien de William Turner, embrasé par un soleil naissant ou couchant, enveloppait la soirée d’une lumière dramatique en parfaite résonance avec cet éclectisme assumé.
Entre éclat et limites
L’orchestre, fourni (près de quarante musiciens) jouait sur instruments modernes sous la direction souriante et attentive du chef Attilio Cremonesi. Si l’ensemble se montra en grande forme, on put regretter çà et là un manque d’expressivité – frustrant notamment dans « Gelido in ogni vena » de Antonio Vivaldi, dont on attendait des cordes une amertume plus mordante.
Côté vocal, quelques réserves subsistent : un volume parfois limité, des graves parfois peu audibles, et dans « Un nemico di pace » de Haendel, une virtuosité certes éblouissante mais qui aurait gagné en épaisseur et en consistance dramatique.
Cette légèreté assumée, ce goût du show, peuvent dérouter ceux qui cherchent dans le baroque une austérité plus hiératique.
Un triomphe public
Mais la salle, archicomble, ne s’y est pas trompée. Trois bis sont venus couronner la soirée, dont l’inévitable « Lascia ch’io pianga » de Rinaldo : air rebattu s’il en est, que Maayan Licht a su pourtant réinventer par de subtiles inflexions et des ornements d’une fraîcheur inattendue.
Ce sopraniste ne cherche pas la neutralité : il assume le panache, le risque, l’excès même. Dans ce mélange de feu et de fragilité, de cabotinage et de grâce, il impose une personnalité rare – celle d’un artiste qui, plus que chanter Haendel et ses contemporains, le vit et le théâtralise avec une ardeur communicative.
Ruggero Meli
Maayan Licht, sopraniste
Deutsche Händel-Solisten
Attilio Cremonesi, direction
Badisches Staatstheater Karlsruhe, Petite salle, le samedi 28 février 2026 à 16h
BAJAZET E TAMERLANO, un opéra pastiche inspiré de l’histoire de Tamerlano créé par les jeunes talents de l’Internationale Händel-Akademie. L’œuvre mêle des pages de Girolamo Abos, Attilio Ariosti, Giovanni Bononcini, Antonio Caldara, Francesco Gasparini, Johann Adolf Hasse, Nicola Porpora, Alessandro Scarlatti, Leonardo Vinci et Antonio Vivaldi, et raconte les tensions entre le sultan Bajazet et l’envahisseur Tamerlano, entre amour, pouvoir et révolte. L'opéra a été donné en version de concert avec une durée approximative de 3h (entracte inclus).
Bajazet : Tomás García Santillán
Tamerlano : Justina Vaitkute
Asteria : Isabel Weller
Andronico : Alejandro López Ramiro
Irene : Clare Ghigo
Leone : Anton Radchenko
Modératrice et compteuse : Monja Sobottka
Tous accompagnés par 28 jeunes musicien·nes* et chanteur·es sous la direction musicale de Jörg Halubek
Direction de projet & présentation : Thomas Seedorf
*Violons : Lilith Bodenkamp, Katherina Castillo, Luna Rodrigo Fernandes, Dominik Fischer, Inkeri Leimbach, Annemarie Schubert, Wen-Chi Tseng, Lok Bun Yau, Eva Saladin.
Altos : Lina Bohn, Valentin Stolz, Mattia Tallarini.
Violoncelle : Louisa Kaltenbach, Andrian Mendez Fernandez, Jonathan Pešek.
Hautbois : Márton Nagy, Tjadina Wake-Walker.
Flûte à bec : Moisés Maroto
Basson : Julia Wetzel
Harpe : Henriette Urban
Clavecin : Leonor Gonçalves, Mari Dumas.
PROGRAMME :
ACTE I
Attilio ARIOSTI : de l'opéra Il Vespasiano, récitatif et air de Bajazet "Fra i tacciturni orrori...Su fieri guerrieri"
Antonio CALDARA : de l'opéra Joaz, récitatif et air de Leone "Al re si dica...Lo so: con periglio"
Antonio VIVALDI : de l'opéra Argippo, récitatif et air de Tamerlano "Piu non mi lice dir...Se lento ancora il fulmine"
Leonardo VINCI : de l'opéra Artaserse, récitatif et air d'Andronico "Il tartaro ama Asteria"
Johann Adolf HASSE : de l'opéra Didone Abbandonata, récitatif et air d'Asteria "O stelle lontane...Già si desta la tempesta"
Giovanni BONONCINI : de l'opéra Griselda, air de Tamerlano "Per la gloria d'adorarvi"
Attilio ARIOSTI : de l'opéra Caio Marzio Coriolano, air de Bajazet "Quella calma"
Girolamo ABOS : de l'opéra Tito Manlio, air de Irene "Basta! L'onor ferito arde nel petto...Quel fasto, quell'oltraggio"
Alessandro SCARLATTI : de l'opéra Griselda, récitatif et air d'Asteria "Per compiacerti...Se il mio dolor t'offende"
ACTE II
Attilio ARIOSTI : de l'opéra Caio Marzio Coriolano, air de Tamerlano "E pur il gran piacer"
Antonio VIVALDI : de l'opéra Giustino, air de Leone "Quando serve allaragione"
Nicolo PORPORA : de l'opéra Lucio Papirio, air d'Asteria "Morte amara"
Nicolo PORPORA : de l'opéra Semiramide, regina dell'Assiria, récitatif et air d'Andronico "Ahi, qual funesto cimento...Come nave in ria tempesta"
Nicolo PORPORA : de l'opéra Mitridate, récitatif et air d'Irene "Non voglio piu...Se torna il gelo usato"
Antonio VIVALDI : de l'opéra Motezuma, air de Bajazet "Dov'è la figlia?"
Francesco GASPARINI : de l'opéra Il Bajazet, trio "Voglio strage"
Francesco GASPARINI : de l'opéra Il Bajazet, air d'Andronico "No, che del tuo gran cor"
Francesco GASPARINI : de l'opéra Il Bajazet, récitatif d'Asteria et air d'Irene "Amica, son quella superba donna?...Il candor della tua fè"
Francesco GASPARINI : de l'opéra Il Bajazet, récitatif et air d'Asteria "Son vendicata...Cor di padre"
ACTE III
Nicolo PORPORA : de l'opéra Semiramide riconosciuta, air de Tamerlano "Tradito, sprezzato"
Nicolo PORPORA : de l'opéra Semiramide riconosciuta, récitatif et air d'Andronico "Si pietoso...Care pene"
Nicolo PORPORA : de l'opéra Carlo il Calvo, air d'Irene "Vorresti col tuo orgoglio"
Antonio VIVALDI : de l'opéra Motezuma, air de Bajazet "Se prescritta in questo giorno"
Antonio VIVALDI : de l'opéra Il Bajazet, récitatif et air d'Asteria "E morto si...Svena, uccidi, abbatti, atterra"
Francesco GASPARINI : de l'opéra Il Bajazet, trio "Seguitela miei fidi...Ah forse vana...Fermati, vinto io son"
Attilio ARIOSTI : de l'opéra Il Vespasiano, choeur "Dopo oscura tempesta crudel"
Quelques photos du concert
© Felix Grünschloß
Justina Vaitkute (Tamerlano)
Isabel Weller (Asteria)
Clare Ghigo (Irene)
Dans le cadre du Festival Haendel de Karlsruhe, le 28 février dernier, était proposé un objet singulier : un opéra pastiche intitulé Bajazet e Tamerlano, conçu par Thomas Seedorf en miroir du Tamerlano de Georg Friedrich Haendel, donné simultanément dans la salle voisine. L’idée est séduisante : éclairer l’ouvrage haendélien par les airs de ses contemporains, recomposés en un parcours dramaturgique resserré.
Point ici de récitatifs interminables : de courts liens narratifs suffisent à assurer la continuité dramatique. Ils sont relayés par l’intervention de la modératrice et conteuse Monja Sobottka, en langue allemande, qui restitue avec clarté l’intrigue – l’affrontement entre le sultan Bajazet, sa fille Asteria et le conquérant Tamerlan. Cette médiation parlée, loin d’alourdir le propos, offre un contrepoint efficace et rend l’ensemble accessible sans sacrifier la tension.
Le résultat surprend par sa cohérence. Les airs, somptueusement choisis, s’enchaînent avec une logique dramatique évidente. Pour l’auditeur familier de la partition de Haendel, le jeu de comparaison s’avère particulièrement stimulant : tel trio – Voglio stragi – invite à mesurer les affinités stylistiques autant que les singularités d’écriture. Si Haendel n’a nul besoin d’être défendu, l’on découvre ici combien ses contemporains surent ciseler des pages séduisantes, aux lignes mélodiques ravageuses et à l’inventivité harmonique raffinée.
L’ouverture, d’une splendeur presque insolente, donne le ton : ample, théâtrale, fastueuse, elle installe d’emblée un climat d’exception. Le pastiche débute ainsi de la plus brillante des manières avant de dérouler un kaléidoscope d’airs confiés à ténor, basse, soprano, mezzo – et même aux tessitures jadis dévolues aux castrats.
La distribution et l’orchestre réunissent de jeunes artistes à l’orée de leur carrière. Tous affichent un engagement scénique manifeste, une présence déjà affirmée, une volonté évidente de convaincre qui les poussent à dépasser le trac inhérent à l’exercice. Vocalement, toutefois, les limites apparaissent : timbres encore verts, techniques en cours d’affermissement, aigus parfois tendus, lignes qui gagneraient en soutien et en legato. Mais ces fragilités n’entament pas la sincérité de l’engagement.
À la tête de l’ensemble, le chef Halubek insuffle une énergie communicative. Son travail précis, attentif aux équilibres comme aux respirations, maintient une tension constante et stimule les jeunes musiciens vers une exigence accrue. L’orchestre, en grande forme, répond avec vivacité et sens du style.
Parmi les voix, on retiendra particulièrement celle de Justina Vaitkutė, artiste déjà aguerrie, remarquée notamment au Festival d’Innsbruck dans le rôle-titre de Giustino de Vivaldi. Elle impressionne ici par l’impact dramatique et la maîtrise vocale de l’air explosif Tradito, sprezzato, mené avec autorité et panache. La soprano Isabel Weller campe une Asteria aux moyens prometteurs, timbre lumineux et projection assurée. L’expressivité d’Anton Radchenko et l’audace engagée de la mezzo Clare Ghigo complètent une distribution en devenir, riche de potentialités.
Ce Bajazet e Tamerlano s’impose ainsi comme une réussite : un pastiche intelligemment conçu, stimulant pour l’esprit comme pour l’oreille, et porté par une jeunesse ardente que la main experte du chef guide avec discernement. Une manière élégante et vivante d’élargir le regard porté sur l’univers haendélien.
Ruggero Meli
Karlsruhe, Badisches Staatstheater, Grosses Haus, dimanche 1er mars 2026, 15h
Rinaldo, opéra en trois actes de Georg Friedrich Händel
Rinaldo : Lawrence Zazzo, contre-ténor
Armida : Valeria Girardelli, contralto
Almirena : Suzanne Jerosme, soprano
Argante : Francesca Ascioti, contralto
Goffredo : Jorge Navarro Colorado, ténor
Mago / Araldo : Lisandro Abadie, baryton-basse
Una donna : Martha Eason, soprano
Deutsche Händel-Solisten
Direction musicale : Rinaldo Alessandrini
Mise en scène, décors et costumes : Hinrich Horstkotte
Lumières : Stefan Woinke
Vidéo : Sven Stratmann
Dramaturgie : Natalie Widmer
Un Rinaldo spectaculaire mais un brin déroutant
Donné le 1er mars dans le cadre du Festival Haendel de Karlsruhe, Rinaldo offrait un spectacle baroque fascinant, véritable plongée dans l’univers scénique du XVIIIᵉ siècle. Machineries apparentes, décors en perspective, oiseaux traversant le ciel, personnages surgissant sur des nuages, vagues animées, théâtre dans le théâtre : tout concourt à recréer l’émerveillement spectaculaire qui fit la renommée du Caro Sassone lors de son arrivée à Londres.
Avec Georg Friedrich Haendel, le public londonien découvrait alors un art théâtral d’une profusion inouïe. Cette production semble vouloir retrouver ce choc esthétique : costumes somptueux, météo changeante, pluie provoquée par des pouvoirs magiques, jusqu’à la célèbre plainte d’Almirena dont l’intensité semble faire fondre les parois du théâtre.
Les connaisseurs de l’œuvre pourraient pourtant être quelque peu déconcertés. La version retenue n’est pas celle de la création de 1711 mais la révision tardive que Haendel réalisa en 1731. Cette mouture modifie sensiblement les équilibres vocaux : certaines arias changent de personnage et plusieurs rôles changent de tessiture. Ainsi Argante devient contralto – et non plus baryton-basse – tandis qu’Armida passe de soprano à contralto, bouleversant les repères habituels de l’ouvrage.
La mise en scène d'Hinrich Horstkotte entraîne d’abord le spectateur sur les toits de Jérusalem, dont on distingue la coupole emblématique. Celle-ci s’entrouvre lors de l’entrée fracassante d’Armida, se métamorphosant à la fois en robe et en fleur. Puis la perspective bascule : comme si nous étions sous cette coupole, son ouverture circulaire laisse apparaître un ciel traversé d’oiseaux, jusqu’à la capture d’Almirena. Rinaldo, égaré dans sa quête pour la retrouver, se perd alors dans un labyrinthe.
La seconde partie transporte l’action dans l’intérieur d’un théâtre à l’italienne partiellement calciné. Des rangées de sièges rouges se mettent soudain en mouvement, devenant les vagues sur lesquelles une sirène vogue en gondole pour faire entendre son chant sibyllin. Traumatisme après traumatisme, Rinaldo s’enfonce peu à peu dans une forme de démence – particulièrement sensible dans l’air Avvampo e fremo. Le parcours du héros devient un véritable chemin de destruction psychique : lorsqu’il obtient enfin la main d’Almirena, il apparaît comme une créature brisée, presque difforme, que l’on pourrait croire prête à être internée. Dans la scène finale, polytraumatisé, il semble ne plus comprendre ce qui lui arrive, tandis qu’Almirena tente de lui faire retrouver contenance devant la cour.
On se laisse pourtant volontiers emporter par la magie et l’inventivité de ce Rinaldo. Les trouvailles scéniques abondent : la plainte Lascia ch’io pianga chantée par Almirena dans une cage d’oiseau suspendue, la fascinante robe d’Armida déployée à coups de baleines, les portes-tourniquets où les personnages s’entrecroisent au point de brouiller les identités, la sirène glissant sur sa gondole ou encore Almirena venant séduire le public dans un air d’une irrésistible grâce.
Côté distribution, seule Suzanne Jerosme tire véritablement son épingle du jeu. Son Almirena séduit d’emblée : Lascia ch’io pianga d’une pureté presque céleste, Pargoletti virtuose et lumineux, timbre charmeur et présence scénique naturelle. Chacune de ses interventions constitue un moment de grâce.
Le ténor Jorge Navarro Colorado, sans démériter, paraît en revanche manquer de projection et de robustesse pour son rôle. Certaines vocalises restent laborieuses et l’on aurait souhaité davantage d’ampleur sonore.
Les deux contraltos souffrent également d’un déficit de projection. Francesca Ascioti, en Argante, débute difficilement avec un premier air peu flatteur, tandis que Valeria Girardelli campe une Armida qui peine à véritablement effrayer, malgré les efforts de la mise en scène. Il faut dire que l’oreille reste habituée à entendre Argante confié à une basse et Armida à une soprano acérée ; difficile dès lors de s’affranchir totalement de ces références. Pour ce rôle, on imaginerait volontiers une contralto au tempérament plus incandescent, à l’image de Beth Taylor.
Dans le bref rôle du Magicien, Lisandro Abadie offre un moment aussi élégant que poétique, apparaissant sur scène affublé d’ailes dans le dos.
Reste le cas du rôle-titre, confié à Lawrence Zazzo. Le contre-ténor traverse visiblement une période vocale moins favorable : la virtuosité semble aujourd’hui plus laborieuse et la voix n’a plus tout à fait la souplesse qui fit les grandes heures de sa carrière, notamment dans Giulio Cesare au Metropolitan Opera. Son expérience scénique, son engagement et son tempérament dramatique lui permettent néanmoins de défendre honorablement le personnage, même si l’on aurait souhaité davantage de panache et d’éclat.
Dans la fosse, Rinaldo Alessandrini dirige avec l’autorité et la précision qu’on lui connaît les Deutsche Händel-Solisten, très en forme pour l’occasion. Seule l’ouverture paraît un peu retenue, presque trop lente, avant que l’ensemble ne trouve progressivement son élan.
Ruggero Meli
Quelques photos du spectacle
© Felix Grünschloß
Karlsruhe, Badisches Staatstheater, Grosses Haus, mardi 3 mars 2026, 19h
Tamerlano, opéra en trois actes de Georg Friedrich Händel
Tamerlano : Christophe Dumaux, contre-ténor
Bajazet : Thomas Walker, ténor
Asteria : Mari Eriksmoen, soprano
Andronico : Alexander Chance, contre-ténor
Irene : Kristina Hammarström, mezzo-soprano
Leone : Matthias Winckhler
Freiburger Barockorchester
Direction musicale : René Jacobs
Mise en scène, décors, costumes et vidéo : Kobie van Rensburg
Dramaturgie : Stephanie Twiehaus
Quelques photos du spectacle
© Kobie van Rensburg
Un concept séduisant… mais vite à bout de souffle
Après ses productions de Siroe au château de Grein en Autriche, le pastiche The Gods Must Be Crazy à Mönchengladbach ou encore Rinaldo à Bilbao, Chemnitz et Ludwigsburg, on pouvait penser que Kobie van Rensburg aurait affiné le dispositif scénique qu’il décline désormais de spectacle en spectacle.
Son principe est désormais bien connu : filmer les chanteurs dans un espace réduit tandis que tout ce qui est bleu devient invisible à l’image. Sur l’écran géant dominant la scène, des accessoires manipulés par des techniciens vêtus de combinaisons bleues semblent ainsi s’animer par magie. Ce procédé permet de placer les personnages dans des univers spectaculaires — palais orientaux, embarcations, chars tirés par des chevaux ou tapis volants — donnant à la narration des allures de conte des Mille et une nuits. Le drame de Bajazet et de sa fille Asteria aux prises avec le tyran Tamerlano y trouve ainsi un écrin visuel étonnant.
Mais ce concept, fascinant de prime abord, atteint vite ses limites. À force de privilégier l’image filmée, le spectateur a parfois l’impression d’assister davantage à une projection qu’à une représentation d’opéra. La magie opérait mieux dans les précédentes productions du metteur en scène grâce à une utilisation plus inventive des personnages « invisibles ». Ici, leurs interventions se révèlent étonnamment rares — quelques coussins qui s’agitent à peine — et le procédé se réduit souvent à déplacer les chanteurs dans des décors invraisemblables.
La lassitude finit par s’installer au fil des plus de trois heures de spectacle (deux entractes compris). Ironiquement, c’est lorsque le dispositif disparaît que l’émotion surgit enfin : dans la scène finale, les personnages quittent l’espace filmé, franchissent le cadre imposé et l’écran s’éteint. Privée d’artifice, l’action retrouve alors une sincérité et une intensité que la vidéo semblait jusque-là entraver.
Côté distribution, la soirée repose avant tout sur l’impressionnant Christophe Dumaux. Le contre-ténor campe un tyran d’une redoutable crédibilité : timbre légèrement métallique, mordant dramatique, récitatifs incisifs et vocalises débridées dans le célèbre « A dispetto ». Son engagement scénique comme vocal force l’admiration.
Son rival, Bajazet, interprété par le ténor Thomas Walker, affiche un timbre très typé — nasal, qui divisera sans doute — mais l’intensité expressive emporte l’adhésion, notamment dans les éclats de rage d’« Empio, per farti guerra » et surtout dans les moments les plus poignants : l’adieu à sa fille (« Figlia mia ») ou la scène du poison.
La soprano Mari Eriksmoen campe une Asteria déterminée, farouchement opposée aux manipulations dont elle est l’objet. Plus convaincante que dans son incarnation de Romilda dans Serse à Rouen, elle séduit par un timbre agréable et un engagement sincère qui rendent son personnage attachant.
Le contre-ténor Alexander Chance prête à Andronico une voix claire mais un peu pâle : une personnalité plus affirmée aurait été bienvenue, même si ses airs — tel « Benché mi sprezzi » — restent élégamment menés.
Dans le rôle d’Irene, la mezzo-soprano Kristina Hammarström retrouve le public de Karlsruhe avec son timbre chaleureux et sa ligne souple, même si l’on garde en mémoire l’intensité presque volcanique qu’y déployait en concert Helena Rasker l’an passé.
Enfin, Matthias Winckhler donne à Leone une présence solide, même si l’on aurait préféré entendre une véritable basse dans ce rôle — d’autant que l’un des plus beaux airs écrits par Georg Friedrich Haendel pour cette tessiture, « Nel mondo e nell’abisso », a ici été supprimé.
La bonne surprise vient de la fosse. Alors qu’un concert donné l’an dernier à Fribourg avait laissé une impression mitigée, la direction de René Jacobs se révèle cette fois admirablement inspirée. À la tête du Freiburger Barockorchester, le chef belge privilégie une lecture plus sobre qu’à son habitude — lui qui aime parfois enrichir la partition d’ajouts instrumentaux audacieux — mais d’une grande intensité théâtrale. La pâte sonore de l’orchestre, souple et incisive, soutient admirablement la tension dramatique.
On s’étonnera enfin que cette production ne soit pas reprise l’an prochain, contrairement à la tradition du Festival international Haendel de Karlsruhe, qui remet habituellement ses spectacles à l’affiche la saison suivante.
Ruggero Meli