Brno, Théâtre Janacek, samedi 11 avril 2026 à 18h
Georg Friedrich HANDEL — AGRIPPINA, opéra en trois actes.
Livret : Vincenzo Grimani
AGRIPPINA : Pavla Vykopalová — soprano
NERONE : Vojtěch Pelka — contre-ténor
OTTONE : Constantin Zimmermann — contre-ténor
POPPEA : Doubravka Novotná — soprano
CLAUDIO : Wojtek Gierlach — basse
NARCISO : Monika Jägerová — mezzo-soprano
PALLANTE : Tadeáš Hoza — baryton
LESBO : David Nykl — basse
Orchestre baroque Collegium 1704
Chef d’orchestre : Václav Luks
Metteur en scène : Martin Glaser
Décors : Petr Vítek
Costumes : Martin Chocholoušek
Lumières : Martin Špetlík
Une féérie dégentée
Dès le lever de rideau, cette Agrippina donnée au Théâtre Janáček de Brno impose un univers visuel foisonnant, où l’inventivité semble n’avoir d’autre limite que l’imagination. Une scène circulaire entraîne le spectateur dans un vertigineux parcours de pièces en pièces, révélant corridors démesurés et perspectives infinies. À cette architecture mouvante s’ajoutent des surgissements oniriques — un tronc d’arbre monumental à la poésie brute, un rocher ajouré magnifiant la stature de Claudio — qui confèrent à l’ensemble une dimension quasi fantastique. Le spectacle assume pleinement son esthétique hybride, entre réalisme grinçant et féerie baroque. Les codes du XVIIIe siècle — labyrinthes de buis, messagers ailés, plumes — dialoguent avec des touches résolument contemporaines, à l’image d’un Nerone affublé d’un costume évoquant le football américain, dans un décalage savamment orchestré. Les costumes, d’une inventivité réjouissante, cultivent un goût du détail et de l’étrangeté : Pallante et Narciso, laqués et masqués, prolongés d’antennes stylisées ; Agrippina et Claudio, unis dans d’étonnantes tenues blanches constellées de motifs évoquant une peau animale scintillante. Un grain de folie parcourt l’ensemble, insufflant à la représentation un charme indéniable.
Au cœur de ce théâtre des apparences, les intrigues se déploient avec une redoutable efficacité. Manipulatrice consommée, Agrippina tire les ficelles avec une intelligence froide pour hisser son fils Nerone sur le trône. Mais la douce Poppea, sous ses dehors ingénus, se révèle peu à peu une adversaire redoutable, déjouant avec finesse les stratagèmes de l’impératrice. Les scènes d’amour, baignées d’une profusion de fleurs rouges, contrastent avec la noirceur des intrigues, tandis que l’émotion affleure dans la sincérité du lien entre Poppea et Ottone. Le spectacle ne manque pas de moments marquants, à l’instar du glaçant « Pensieri » d’Agrippina, traversé de nappes de vapeur blanche et d’un vent artificiel aux accents nordiques. Les chorégraphies, pétillantes et précises, participent à cette atmosphère de « spectacle champagne », où les trois actes — entrecoupés de deux entractes — filent à vive allure.
À la tête de l’orchestre, le spécialiste Václav Luks insuffle une énergie constante, alliant rigueur et vitalité, et mettant en lumière la richesse de la partition du Caro Sassone.
Côté distribution, les résultats apparaissent plus contrastés. Pavla Vykopalová campe une Agrippina honnête mais trop sage, manquant de ce mordant et de cette autorité vocale qui font les grandes titulaires du rôle. Son Nerone, incarné par Vojtěch Pelka, séduit par une fragilité expressive en adéquation avec un personnage encore adolescent, même si la technique demeure parfois inégale.
Doubravka Novotná (Poppea) déploie une voix fraîche et claire, solide dans ses moyens, mais inégale selon les airs ; elle trouve toutefois un moment de grâce inattendu dans une aria délicatement soutenue par le continuo. La révélation de la soirée vient du contre-ténor Constantin Zimmermann : voix ronde, assurée, investie, encore perfectible scéniquement mais déjà très convaincante en Ottone, victime touchante d’un vaste complot. Parmi les seconds rôles, le Pallante de Tadeas Hoza, solidement timbré, capte l’attention à chacune de ses interventions, tandis que Vojtěch Gierlach impose un Claudio fiable et bien assis vocalement. Monika Jägerová, enfin, fait valoir son beau timbre de contralto, trop brièvement entendu dans un rôle amputé de son grand air 'Spererò, poiché mel dice'.
Au total, cette Agrippina séduit par son inventivité visuelle et son sens du théâtre, mariant avec bonheur féerie baroque et clins d’œil contemporains. Un spectacle aussi truculent qu’effervescent, servi par l’un des livrets les plus savoureux de Georg Friedrich Händel — et qui, à bien des égards, a des allures de fête.
Ruggero Meli
Quelques photos du spectacle
(c) Théâtre National de Brno