Namur, Grand Manège le mercredi 1er avril 2026 à 20h
Marc’Antonio Ziani (1653 - 1715) : ORATORIO DE PÂQUES ou La Morte Vinta sul Calvario
Le Démon : Yannis François, baryton
L’Âme d’Adam : Vincent Bouchot, ténor
La Nature Humaine : Capucine Keller, soprano
La Foi : Dagmar Saskova, soprano
La Mort : Paulin Bündgen, contre-ténor
Les Traversées Baroques
Direction : Etienne Meyer
À la veille de Pâques, le Grand Manège de Namur délaissait les habituelles Passions bachiennes pour une proposition autrement plus rare : La Morte vinta sul Calvario (1706) d’Antonio Ziani (1653-1715) — compositeur dont la date de décès était d’ailleurs erronée dans le programme de salle (annoncé 1750…). Une heureuse initiative, portée par Les Traversées Baroques et leur chef Étienne Meyer, tant cette œuvre de la Semaine sainte, presque jamais donnée, mérite d’être exhumée.
Plutôt qu’un oratorio au sens strict, Ziani compose ici un sepolcro, forme dramatique destinée à être exécutée devant un tombeau du Christ durant la Semaine sainte. L’œuvre fut créée à la Hofkapelle de Vienne, le soir du Vendredi saint 1706, sous le règne de Joseph Ier. Elle dure environ 1h30 et fut donnée à Namur d’un seul tenant, dans l’écrin chaleureux et généreux du Grand Manège.
La dramaturgie de Ziani repose sur une joute oratoire au cœur même du mystère pascal. Le Démon, jubilant devant la mort du Christ, revendique être à l’origine du péché originel. À lui répond la Mort, qui s’arroge à son tour la gloire funeste d’avoir vaincu celui qui se disait « la Vie même ». Au milieu de leur altercation surgit la Nature humaine, désespérée par la disparition de son Sauveur ; mais le Démon l’invective et la menace, lui rappelant qu’elle reste irrachetée. C’est alors que paraît la Foi, qui confond les sophismes du Malin et affirme la puissance de la Rédemption. L’aporie s’éclaire enfin avec l’intervention de l’Âme d’Adam : comme père de tous les hommes, il console la Nature humaine et révèle que le Christ, descendu au plus profond de son cœur — lieu symbolique où étaient retenus les justes — s’est montré jusqu’aux portes de l’Enfer pour confondre Démons et damnés, annonçant par avance le triomphe de sa Résurrection. Ainsi, la Mort sera bel et bien « vaincue » sur le Calvaire, comme l’affirme le titre de l’œuvre. Le tout se déploie en deux parties alternant récitatifs et airs, dans une étonnante économie de moyens dramatiques mais une réelle intensité théologique.
L’introduction s’avance à pas feutrés, dans une douleur contenue. Puis la machine dramatique se met en branle avec l’entrée successive des allégories : le Démon, la Nature humaine, l’Âme d’Adam, la Foi et la Mort. Ziani attribue à chacun une paire d’airs, donnant à l’œuvre une structure presque circulaire. Cette progression, simple mais efficace, culmine dans un somptueux quintette final, pur moment de grâce contrapuntique.
La partition met en valeur les timbres ambrés de l’orchestre : trombone, cornets à bouquin, basson. Ces couleurs graves, parfois caverneuses — souvent associées aux interventions du Démon — confèrent à l’œuvre un relief singulier. Si la musique n’atteint pas toujours l’extase d’un Caldara ou d’un Scarlatti, elle séduit par sa noblesse d’écriture et par de véritables fulgurances, notamment dans l’air accompagné « Quel dolor ch’io porto » ou le largo de la Foi « Indarno la meta ».
La première demi-heure est largement dominée par un trio masculin :
Yannis François, très engagé, campe un Démon solide mais manquant de véritable noirceur — une basse plus abyssale aurait renforcé l’impact du personnage.
Avec une voix suave de contre-ténor, Paulin Bündgen incarne une Mort bien élégante mais sans totalement marquer l’imaginaire.
Vincent Bouchot prête à la Nature Humaine une présence touchante, délicatement incarnée.
L’arrivée de Capucine Keller (Âme d’Adam) change soudain la donne : voix claire, lumineuse, au timbre naturel et radieux, elle apporte la véritable respiration poétique de la soirée.
Puis Dagmar Šašková, avec son timbre singulier et un vibrato léger, affirme une Foi pleine de noblesse et de chaleur.
Les Traversées Baroques maîtrisent pleinement cette partition rare. Sous la direction souple et attentive d’Étienne Meyer, l’ensemble fait ressortir les raffinements de la ligne vocale comme la richesse instrumentale.
En bis, les musiciens offrent un extrait du Stabat Mater à cinq voix du même Ziani — véritable découverte. On se réjouit de savoir que cette œuvre, couplée à un Requiem du compositeur, sera donnée dans ce même lieu au début du mois de juillet.
Ruggero Meli
Quelques photos du concert
(c) Gabriel Balaguera
Les Traversées Baroques, Étienne Meyer et les solistes
Yannis François
Capucine Keller
Paulin Bündgen
Dagmar Šašková
Étienne Meyer & Paulin Bündgen