Rome, Teatro dell'Opera, jeudi 9 avril 2026 à 19h
Georg Friedrich HANDEL — IL TRIONFO DEL TEMPO E DEL DISINGANNO, oratorio en deux parties.
Livret : Cardinal Benedetto Pamphilj
BELLEZZA : Johanna Wallroth — soprano
PIACERE : Anna Bonitatibus — mezzo-soprano
DISINGANNO : Raffaele Pe — contre-ténor
TEMPO : Ed Lyon — ténor
Orchestre du Teatro dell'Opera di Roma
Chef d’orchestre : Gianluca Capuano
Metteur en scène : Robert Carsen
Décors et costumes : Gideon Davey
Lumières : Robert Carsen et Peter van Praet
Vidéo : RocaFilm
Mouvements chorégraphiques : Rebecca Howell
L’Opéra de Rome reprenait hier soir la production de Robert Carsen créée à Salzbourg. Si le concept visuel de l’organisation d’un concours de beauté conserve toute sa force percutante, les conditions acoustiques et le renouvellement du plateau vocal ont offert une lecture contrastée du premier oratorio de Haendel.
Robert Carsen, en maître de l'illusion, transpose le combat allégorique de Il Trionfo del Tempo e del Disinganno dans l'univers impitoyable de la mode. La Bellezza y devient une reine de podium éphémère, propulsée par une Piacere muée en agent cynique, plus soucieuse de son chiffre d'affaires que du salut de son égérie. Dans cette descente aux enfers rythmée par les excès — sexe, drogues et chorégraphies disco sur un Un leggiadro nemico di pace survitaminé — le metteur en scène réussit à rendre palpable la violence du temps. Le spectacle atteint son acmé lors d'une mise en abyme saisissante : grâce à d'immenses panneaux de miroirs, la salle de l'Opéra de Rome se reflète intégralement, forçant le public à devenir témoin, sinon complice, de cette déchéance. L'image finale, où la Bellezza se retrouve seule, dépouillée de tout artifice sur une scène béante ouverte jusqu'aux lointains des coulisses, offre un moment de théâtre pur, d'une verticalité métaphysique bouleversante.
Seule ombre au tableau scénique : une structure surélevée plaçant l'action à une distance regrettable, tandis que l'orchestre, enfoui dans une fosse profonde, semblait parfois déconnecté du plateau. Cette configuration a lourdement pesé sur l'acoustique, créant des décalages fâcheux et privant la texture instrumentale de sa brillance naturelle. Gianluca Capuano, malgré une direction vigilante, a dû lutter pour obtenir d'un orchestre romain la réactivité et le grain qu'il obtient habituellement avec ses Musiciens du Prince.
Dans ce contexte difficile, le plateau vocal a pourtant fière allure : Johanna Wallroth (Bellezza) au physique de rôle idéal fait valoir son soprano frais et souple. Si l'on a noté quelques aigreurs passagères et des problèmes de mise en place avec la fosse (imputables aux retours précaires), son incarnation demeure touchante de sincérité.
Anna Bonitatibus (Piacere), magistrale en imprésario artificielle et pathétique, domine le plateau par son abattage théâtral. Son Lascia la spina (préfigurant le futur Lascia ch'io pianga) a suspendu le temps par une émotion à fleur de peau.
Le contre-ténor Raffaele Pe (Disinganno) : apporte une douceur salvatrice. Ses nuances en mezza voce, particulièrement dans un Crede l'uom d'une grande poésie, ont conquis l'auditoire.
Enfin, Ed Lyon dans le rôle du Tempo, campe un personnage menaçant et autoritaire de sa voix de "bariténor" viril. Si les coloratures les plus périlleuses révèlent certaines limites techniques, son autorité scénique dépasse sa prestation récente dans l'Ariodante londonien.
Malgré les obstacles acoustiques, cette production triomphe par sa capacité à lier la superficialité la plus criante à l'émotion la plus métaphysique. Un miroir tendu à notre propre finitude.
Ruggero Meli
Quelques photos du spectacle
© Fabrizio Sansoni – Opera di Roma