Opéra de Rennes, jeudi 21 mai 2026 20h
Georg Friedrich Haendel : Il Trionfo del Tempo e del Disinganno, HWV 46a. Oratorio en deux parties composé en 1707 en italie sur un livret du cardinal Benedetto Pamphili.
Bellezza : Catherine Trottmann, soprano.
Piacere : Blandine de Sansal, mezzo-soprano.
Disinganno : Rémy Brès-Feuillet, contre-ténor.
Tempo : Thomas Hobbs, ténor.
Le Banquet Céleste.
Direction : Simon Proust
Sous la direction inspirée de Simon Proust, Le Banquet Céleste poursuit son exploration des premiers chefs-d’œuvre de George Friedrich Haendel avec un Il Trionfo del Tempo e del Disinganno d’une rare intensité, donné hier soir à l’Opéra de Rennes en version de concert. Après une Resurrezione déjà très accomplie la saison passée, l’ensemble franchit ici un nouveau cap, trouvant sous la battue du jeune chef une fluidité dramatique et une continuité de discours remarquables. Simon Proust soigne les contrastes, cisèle les respirations poétiques sans jamais rompre l’élan narratif, et donne à cet oratorio de jeunesse une tension presque théâtrale.
L’orchestre contribue pleinement à cette réussite. Les musiciens du Banquet Céleste déploient un continuo d’une richesse remarquable, jamais pesant, toujours inventif, soutenant les chanteurs avec une attention constante. Les cordes séduisent par leur souplesse et leurs couleurs chatoyantes, tandis que les vents cette lumière pastorale propre au premier Haendel. Simon Proust veille en permanence à l’équilibre des masses sonores, refusant tout effet démonstratif pour privilégier respiration, clarté et éloquence naturelle. Là où certaines lectures de Il Trionfo peuvent céder à la fragmentation ou à une succession d’airs brillants, le chef construit ici un vaste arc expressif d’une remarquable cohérence. Chaque aria semble naître naturellement de la précédente, chaque récitatif conserve sa tension théâtrale, et jamais l’attention ne se relâche.
La réussite doit également beaucoup à une distribution d’une homogénéité exemplaire. Dans le rôle de La Bellezza, Catherine Trottmann domine incontestablement la soirée par l’ampleur de son incarnation. Plus qu’une simple démonstration vocale, sa prestation repose sur une véritable construction dramatique du personnage. Longtemps associée au répertoire de mezzo-soprano, la chanteuse semble aujourd’hui trouver dans les rôles baroques de soprano un terrain d’expression idéal — on se souvient notamment de sa récente Ginevra dans Ariodante au Château de Versailles. Sa voix séduit par la richesse du timbre, la densité des couleurs et une personnalité musicale affirmée. Certes, quelques aigus peuvent encore paraître légèrement tendus, mais l’engagement expressif emporte l’adhésion. Ce que l’on admire surtout chez cette artiste, c’est son goût du risque : variations très personnelles, cadences inventives, sens aigu du mot et de la déclamation. Son « Un pensiero nemico di pace », lancé avec une virtuosité débridée et des vocalises d’une insolente longueur de souffle, constitue l’un des grands moments de la soirée. On suit avec émotion l’évolution psychologique du personnage, de l’insouciance lumineuse à l’acceptation mélancolique de la fuite du temps. Comme souvent chez le jeune Haendel, le drame se résout dans une forme d’apaisement presque suspendu, l’œuvre semblant s’éteindre sur la pointe des pieds.
À ses côtés, Blandine de Sansal compose un Piacere d’une séduction irrésistible sans jamais tomber dans la caricature. La mezzo-soprano évite l’écueil du personnage purement manipulateur pour lui donner une véritable douceur sensuelle. Son timbre immédiatement identifiable, chaleureux et délicatement vibré, agit comme un véritable charme auditif. La diction, remarquablement claire, permet de savourer chaque inflexion du texte italien, tandis que le phrasé conserve constamment élégance et souplesse. Son « Lascia la spina » — futur « Lascia ch’io pianga » — suspend littéralement le temps : sans chercher l’effet appuyé, la chanteuse distille une émotion pudique, presque murmurée, qui saisit immédiatement l’auditeur. À l’inverse, dans les airs les plus animés, elle fait preuve d’une vitalité communicative et d’un sens du rythme particulièrement stimulant. Tout son art réside dans cet équilibre entre raffinement stylistique et spontanéité expressive.
Le contre-ténor Rémy Brès-Feuillet impressionne par la maturité de son Disinganno. Loin d’une vision austère ou sévère de la Désillusion, il propose une incarnation profondément humaine, presque consolatrice. Sa voix chaude, homogène sur toute la tessiture, se distingue par une douceur de grain particulièrement séduisante. Les vocalises restent fluides, jamais mécaniques, et surtout toujours mises au service du texte. Son « Crede l’uom » constitue l’un des sommets émotionnels de la soirée : le contre-ténor y déploie une ligne d’un calme souverain, soutenue par un souffle admirablement maîtrisé.
Enfin, Thomas Hobbs apporte à Il Tempo une présence solide et une autorité naturelle. Plus à l’aise que dans La Resurrezione entendue l’an passé, le ténor trouve ici un emploi mieux adapté avec une tessiture un peu moins aigue. Certes, le timbre conserve cette légère nasalité qui peut parfois diviser, mais elle participe aussi à l’identité vocale très reconnaissable de l’artiste. Surtout, Thomas Hobbs possède un sens aigu de la déclamation et du mot, essentiel dans ce rôle allégorique qui porte la dimension morale de l’œuvre. Son chant, toujours intelligemment articulé, donne au Temps une fermeté presque implacable sans jamais sacrifier la musicalité.
Réunis dans le quatuor enflammé « Voglio Tempo », les solistes se sont illustrés avec panache : les timbres se mêlant avec naturel, chacun conservant pourtant sa personnalité propre. Même perturbé par un faux départ, ce moment de fusion vocale demeure l’un des sommets de la soirée.
Il faut également saluer l’intelligence dramaturgique de cette version de concert, qui parvient à maintenir l’attention durant près de trois heures sans le secours de la mise en scène. Rarement Il Trionfo del Tempo e del Disinganno aura paru aussi vivant, aussi incarné. L’œuvre, pourtant fondée sur un argument moral et philosophique, prend ici des allures de véritable théâtre intérieur. On ressort de cette soirée avec le sentiment d’avoir entendu bien davantage qu’un simple oratorio de jeunesse. Derrière l’éclat virtuose et les séductions mélodiques affleure déjà tout l’art dramatique du futur compositeur de Giulio Cesare ou Ariodante. Le public rennais ne s’y est d’ailleurs pas trompé. Dès les dernières mesures, après un silence suspendu, des applaudissements nourris et frénétiques n’ont pas tardé à retentir.
Ce concert, également donné la veille et enregistré par France Musique, confirme la montée en puissance du Banquet Céleste dans le répertoire haendélien. L’ensemble reprendra d’ailleurs prochainement l’œuvre au Festival de Beaune avec une nouvelle distribution.
Ruggero Meli
Le Banquet Céleste
Simon Proust
Catherine Trottmann
Blandine de Sansal
Rémy Brès-Feuillet
Thomas Hobbs