Une programmation baroque tournée vers l'avenir
Au-delà est le fil conducteur du Festival de Beaune 2026. À travers la musique baroque, le festival explore les grandes questions qui traversent l'existence : le temps, la mort, la foi, la transformation et la transmission.
Le programme met en lumière des œuvres qui évoquent le passage entre les mondes et offrent réconfort, élévation et émotion, dans des lieux patrimoniaux qui renforcent cette expérience spirituelle.
L'édition célèbre également la capacité des chefs-d'œuvre à traverser les siècles, avec des redécouvertes comme L'Avare inspiré de Molière, Les Boréades de Rameau ou un hommage à John Dowland, témoignant de l'intemporalité de leur musique.
Enfin, le festival se tourne vers l'avenir en favorisant la transmission : développement du Chœur du Festival, création d'un spectacle familial (Peau d'âne), résidence de l'ensemble La Palatine et accompagnement des nouvelles générations d'artistes baroques.
À travers ce thème, le Festival de Beaune affirme que la musique baroque ne parle pas seulement du passé ou d'un autre monde : elle éclaire notre présent et invite chacun à porter un regard renouvelé sur le monde qui l'entoure.
Beaune, Cour de l'Hôtel-Dieu, le samedi 4 juillet 2026 à 21h
Georg Friedrich HAENDEL (1685-1759) : Ariodante HWV 33
Opera seria en trois actes, d'après l'Orlando Furioso de l'Arioste, créé au Théâtre de Covent Garden de Londres le 8 janvier 1735.
Ariodante : Ève-Maud Hubeaux, mezzo-soprano
Ginevra : Marie Lys, soprano
Dalinda : Michèle Bréant, soprano
Polinesso : Margherita Maria Sala, contralto
Lurcanio : Nick Pritchard, ténor
Il Re di Scozia : Nahuel di Pierro, baryton-basse
Les Talens Lyriques
Christophe Rousset, direction
3h avec un entracte
En italien, surtitré en français
Nouvelle production pour le Festival de Beaune
Un Ariodante de qualité… mais amputé de son souffle dramatique
Haendel demeure l'un des piliers du Festival de Beaune, et ce premier samedi des quatre week-ends de la manifestation accueillait Ariodante dans une distribution particulièrement alléchante, servie par Les Talens Lyriques sous la direction de Christophe Rousset.
Le bilan est, au final, contrasté. Car si la qualité musicale ne fait guère de doute, les très nombreuses coupures finissent par altérer profondément l'équilibre de l'œuvre. Des quelque trois heures trente de la partition, il ne subsiste qu'environ deux heures. Les airs da capo perdent leurs reprises, les ballets disparaissent, les récitatifs sont largement raccourcis, tandis que l'air de Dalinda Neghittosi or voi che fate? est purement et simplement sacrifié, tout comme celui du roi d’Écosse Invida sorte avara. Cette succession de coupes nuit à la respiration dramatique de l'ouvrage : les personnages perdent en épaisseur, les récitatifs peinent à installer les enjeux psychologiques, et l'ensemble donne parfois l'impression d'une succession de numéros reliés par un fil dramatique devenu trop ténu. Une frustration d'autant plus vive que la qualité de l'exécution musicale aurait mérité un écrin plus fidèle à l'ambition de Haendel.
Christophe Rousset confirme une nouvelle fois son affinité profonde avec ce répertoire. À la tête de Les Talens Lyriques en grande forme, il obtient une lecture d'une remarquable élégance, alliant précision stylistique, raffinement des couleurs et vitalité rythmique. Les pupitres répondent avec une cohésion exemplaire, et l'on ne peut que regretter davantage encore les mutilations infligées à la partition.
La prise de rôle d'Ève-Maud Hubeaux dans le rôle-titre constituait l'un des principaux attraits de la soirée. Après des prestations convaincantes dans Armida (Rinaldo) ou Cornelia (Giulio Cesare), on attendait avec curiosité cette nouvelle étape. Si la mezzo ne démérite jamais, son Ariodante laisse une impression d'inachèvement. L'incarnation demeure assez extérieure, le timbre séduit moins qu'espéré et certains ornements, notamment les trilles de Con l'ali di costanza, manquent à l'appel. La ligne est tenue avec sérieux, mais la personnalité peine à s'imposer, et la voix semble parfois davantage relever d'un répertoire plus romantique que véritablement baroque.
La révélation de la soirée est incontestablement Marie Lys. Sa Ginevra irradie la représentation dès ses premières interventions. Les récitatifs prennent soudain vie, les affects se déploient avec une intensité rare, et le personnage acquiert une densité dramatique peu commune. Loin d'une princesse uniquement victime, elle compose une héroïne de caractère, servie par un timbre aux couleurs subtilement ombrées. Dans Volate, amori, les vocalises fusent avec une insolente facilité, tandis que l'investissement dramatique ne faiblit jamais. Une interprétation d'une rare évidence.
Dalinda trouve également une interprète de tout premier ordre. D'une fraîcheur vocale constante, lumineuse dans l'aigu, elle campe un personnage d'une touchante innocence. On regrettera d'autant plus la suppression de son air du troisième acte qui la prive d'une partie essentielle de son évolution dramatique. On se souvient d'ailleurs de la très belle Dorinda qu'elle incarnait récemment dans Orlando à Nancy.
Polinesso bénéficie de la forte personnalité de Margherita Maria Sala, qui impose une présence scénique incontestable. Vocalement, l'émission apparaît cependant moins homogène : les graves possèdent l'autorité requise, mais l'aigu perd en densité et en impact sonore.
Nick Pritchard livre un Lurcanio solide et musical. Son chant est toujours élégant, même si le timbre peut parfois paraître un peu marmoréen, au détriment de la souplesse et de l'élan lyrique qu'appelle le rôle.
Nahuel Di Pierro campe un Roi d'Écosse toujours aussi investi. On retrouve le musicien intelligent que l'on apprécie depuis de nombreuses années, même si l'instrument semble aujourd'hui avoir perdu une partie de son autorité et de son mordant. Il n'en défend pas moins avec conviction cette figure paternelle.
Quant au bref rôle d'Odoardo, il disparaît tout simplement dans cette version abrégée.
Au terme de la soirée demeure donc une impression mitigée. Musicalement, la qualité est indéniable et plusieurs prestations marquent durablement les esprits, à commencer par celle de Marie Lys. Mais ces coupes massives privent Ariodante de sa lente maturation dramatique, de cette manière unique qu'a Haendel de faire naître l'émotion par l'approfondissement progressif des caractères. Difficile, dans ces conditions, de ne pas penser à la récente tournée dirigée par Andrea Marcon, autrement plus complète et autrement plus bouleversante.
Reste enfin le charme incomparable de la cour des Hospices de Beaune. Un écrin dont la magie, année après année, demeure intacte.
Ruggero Meli
Ève-Maud Hubeaux, Ariodante
Marie Lys, Ginevra
Nick Pritchard, Lurcanio
Margherita Maria Sala, Polinesso
Beaune, Basilique Notre-Dame, dimanche 5 juillet 2026, 17h30
Johann Sebastian Bach : Messe en si mineur
Estelle Lefort & Kristen Witmer, sopranos
Matthias Dähling & Victoria Cassano, alto
Jonathan Hanley, Raffaele Giordani, ténors
Anton Haupt, Felix Schwandtke, basses
Vox Luminis, chœur et orchestre
Lionel Meunier, basse et direction
1h50 sans entracte
Vox Luminis au sommet dans la Messe en si de Bach
La Messe en si mineur reste un défi pour les interprètes. Testament musical de Bach, synthèse de tous les styles qu'il maîtrisait, elle exige autant de rigueur architecturale que de souffle spirituel. À la basilique Notre-Dame de Beaune, Vox Luminis en a proposé une lecture d'une rare cohérence, servie par un chœur et des solistes remarquables.
Avant même le premier accord, un léger doute pouvait subsister. Une formation chorale, aussi réputée soit-elle, ne s'entoure pas toujours de solistes du même niveau, souvent issus de ses propres rangs. Ici, ces réserves se dissipent dès le Kyrie.
L'entrée en matière frappe par la pureté de l'émission, la transparence des textures et la qualité exceptionnelle de l'écoute entre les chanteurs. L'émotion s'installe immédiatement, sans jamais être recherchée. Les grandes fresques chorales, portées par une ferveur jamais démonstrative, alternent avec des épisodes contrapuntiques d'une lisibilité exemplaire, révélant toute la richesse d'une partition que Bach conçut comme une véritable synthèse de son art.
Le Cum Sancto Spiritu, après le Quoniam tu solus sanctus, constitue l'un des sommets de la soirée. L'énergie communicative du chœur, la précision des attaques et la maîtrise des équilibres produisent un élan irrésistible sans sacrifier la moindre ligne du contrepoint.
L'une des grandes réussites de cette interprétation réside dans l'homogénéité des pupitres. Les voix se fondent avec un remarquable naturel, sans uniformité pour autant. Les ténors, notamment, séduisent par la beauté de leur couleur et la cohésion de leur émission.
Les solistes confirment le très haut niveau de l'ensemble. Loin de donner l'impression d'un simple prolongement du chœur, ils soutiennent sans difficulté la comparaison avec les distributions prestigieuses auxquelles cette œuvre est régulièrement confiée.
Jonathan Hanley livre un Benedictus d'une grande délicatesse, servi par un timbre souple et un phrasé d'une belle élégance. Dans le Quoniam tu solus sanctus, le baryton-basse fait valoir une voix solidement assise et un timbre chaleureux, parfaitement adaptés à cette redoutable aria. Quant au contre-ténor Matthias Dähling, il aborde l'Agnus Dei avec une grande simplicité de ton, privilégiant une ligne vocale épurée qui souligne toute l'intériorité de cette page.
Interprétée sans entracte devant une basilique comble, cette Messe en si a confirmé les immenses qualités de Vox Luminis. Sans effet de manche ni recherche de spectaculaire, l'ensemble convainc par la justesse de son style, la qualité de son discours musical et cette évidence collective qui caractérise les grandes interprétations. Un concert qui s'inscrit sans conteste parmi les temps forts de cette édition du Festival de Beaune.
Ruggero Meli
Beaune, Salle des Pôvres, le dimanche 5 juillet 2026 à 21h30
Farewell, Love
Œuvres de John Dowland, Robert Jones, Pelham Humfrey…
Zachary Wilder, ténor
Thibaut Roussel, luth
Mathilde Vialle & Hyérine Lassalle, violes
1h15 sans entracte
#Dowland400
Zachary Wilder fait entendre un autre visage de Dowland
Avec son fil rouge #Dowland400, le Festival de Beaune entend célébrer le 400ᵉ anniversaire de la disparition de John Dowland en réhabilitant un compositeur souvent réduit, à tort, à sa seule mélancolie. Pour beaucoup, son nom évoque une musique austère, presque monochrome. Le récital de Zachary Wilder est venu rappeler combien cette image est réductrice.
Accompagné de trois instrumentistes d’une remarquable complicité, le ténor américain s’attache à défendre le dernier Dowland, celui de A Pilgrim’s Solace. Comme il l’explique dans le texte de programme, ces œuvres tardives constituent moins un regard nostalgique sur une carrière qu’un véritable manifeste artistique : Dowland y cherche à laisser à la postérité une musique plus audacieuse, plus spirituelle et plus moderne, dépassant les conventions du madrigal amoureux.
Cette ambition trouve en Zachary Wilder un interprète idéal. La voix, lumineuse, parfaitement projetée, séduit immédiatement par la pureté de son timbre, la netteté de la diction et une expressivité toujours mesurée. Sans jamais céder aux effets, le ténor fait vivre chaque texte avec une intelligence rare, donnant toute sa profondeur à cette poésie qui, comme le souligne son essai, regarde autant vers l’introspection que vers le renoncement aux passions de la jeunesse.
Le programme élargissait avec bonheur le regard porté sur l’Angleterre jacobéenne. À côté de Dowland figuraient plusieurs de ses contemporains, parmi lesquels John Cooper — qui italianisa un temps son nom en Giovanni Coperario afin de suivre la mode transalpine —, Tobias Hume, Henry Lawes ou encore Thomas Preston. Tous témoignent de la richesse d’un répertoire où l’influence italienne se mêle aux traditions anglaises.
Parmi les moments les plus marquants, l’anonyme O Death, Rock Me Asleep imposa son atmosphère hypnotique. La ligne vocale, d’une simplicité presque désarmante, se déployait sur un accompagnement d’une fascinante pulsation, créant l’un des instants les plus suspendus de la soirée.
Les pages purement instrumentales offrirent également de précieuses respirations, permettant aux trois musiciens d’exposer tout leur raffinement, leur sens des couleurs et leur écoute mutuelle, dans une parfaite continuité avec le discours vocal.
Le public, conquis, obtint deux bis aussi inattendus qu’irrésistibles : l’inusable Greensleeves, servi avec une élégance toute britannique, puis le sublime Music for a While de Purcell, offert comme un dernier moment de grâce. Une conclusion idéale à un récital qui aura brillamment démontré que quatre siècles après sa disparition, Dowland demeure un compositeur d’une étonnante modernité.
Ruggero Meli
Zachary Wilder, ténor
Zachary Wilder, ténor
& Thibaut Roussel, luth
Hyérine Lassalle, viole