Rouen, Théâtre des Arts, vendredi 12 juin 2026 à 20h00
Georg Friedrich Haendel : Agrippina, opéra en trois actes sur un livret de Vincenzo Grimani, créé à Venise en 1709
Durée 3h30, entracte inclus, en italien surtitré en français
Agrippina : Anna Bonitatibus, mezzo-soprano
Nerone : Jake Arditti, contre-ténor
Poppea : Eleonora Bellocci, soprano
Claudio : Matthew Brook, baryton-basse
Ottone : Paul-Antoine Benos-Djian, contre-ténor
Narciso : Paul Figuier, contre-ténor
Pallante : Michael Mofidian, baryton-basse
Lesbo : Nicolas Brooymans, baryton-basse
Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen
Direction musicale : David Bates
Mise en scène : Robert Carsen
Metteur en scène associé : Christophe Gayral
Scénographie, costumes : Gideon Davey
Lumières : Robert Carsen, Peter van Praet
Vidéo : Ian Galloway
Production Opéra Orchestre Normandie Rouen d’après une production originale du Theater an der Wien
Agrippina n’a pas pris une ride. Dix ans après sa création viennoise, la production de Robert Carsen, reprise à l’Opéra de Rouen, conserve toute sa pertinence. Le metteur en scène canadien transpose l’intrigue dans l’univers contemporain des élites politico-financières sans jamais trahir l’esprit du livret du cardinal Vincenzo Grimani. Cynisme, hypocrisie, soif de pouvoir, manipulation des masses : tout est déjà là chez Haendel, et Carsen en révèle avec acuité l’étonnante modernité.
La mécanique dramaturgique évoque parfois les grandes comédies de Da Ponte. L'irrésistible jeu de cache-cache dans les appartements de Poppea, qui doit simultanément gérer trois assauts amoureux, rappelle Les Noces de Figaro. Derrière l’humour affleure pourtant une critique autrement plus féroce : celle d’un monde où les médias, la politique-spectacle, les puissances économiques et la fabrication de l’opinion concourent à une même conquête du pouvoir. Les fake news y prospèrent, les alliances se font et se défont au gré des intérêts, tandis que les ambitions personnelles broient les plus naïfs. Le pauvre Ottone en fait l’amère expérience : lui qui ne rêvait que d’amour et de fidélité se retrouve publiquement sacrifié sur l’autel de la raison d’État.
Le décor principal évoque le Palazzo della Civiltà Italiana de Rome, emblème monumental du quartier de l’EUR voulu par Mussolini pour l’Exposition universelle de 1942. Ce choix n’a rien d’anodin : il inscrit l’action dans l’ombre d’un pouvoir autoritaire dont la présence est régulièrement soulignée par les soldats qui quadrillent le plateau. Carsen évite toutefois la monotonie en multipliant les espaces de jeu, de la piscine à la chambre de Poppea, tout en conservant une remarquable fluidité narrative.
La démonstration fonctionne admirablement, même si l’on aurait aimé davantage de mordant. La satire reste parfois à distance, là où d’autres productions ont osé pousser plus loin la charge corrosive. On pense notamment à l’irrésistible lecture de Mariame Clément, transposée dans l’univers de la série Dallas et portée par une Ann Hallenberg mémorable, ou encore à cette production du Théâtre de Bonn où Claudio prenait les traits d’un Donald Trump plus vrai que nature. Face à de tels précédents, Carsen paraît parfois presque sage.
Annoncée souffrante, Anna Bonitatibus n’aborde pas cette première rouennaise dans des conditions idéales. Malgré un volume réduit et une projection moins incisive qu’à l’accoutumée, la mezzo italienne démontre sa connaissance intime du rôle-titre. Son sens du texte, la précision de sa diction et son engagement dramatique font merveille dans des récitatifs d’une savoureuse expressivité. Son timbre toujours séduisant, immédiatement reconnaissable avec son léger vibrato caractéristique, continue de servir un portrait d’Agrippina aussi manipulateur qu’implacable.
Face à elle, Eleonora Bellocci compose une Poppea élégante, vive et pétillante. Si une légère acidité dans l’aigu tend parfois à desservir sa prestation, la soprano séduit par son aplomb scénique et la virtuosité de son chant. Son interprétation de « Se giunge un dispetto », donnée dans sa version ornée, confirme une maîtrise technique remarquable.
Paul-Antoine Bénos-Djian trouve en Ottone un rôle idéal. Héros militaire valeureux avant d’être publiquement humilié, il incarne avec beaucoup de naturel la droiture et la vulnérabilité du personnage. Sa sincérité désarmante suscite immédiatement l’empathie. Le contre-ténor apporte à son chant une noblesse de ligne et une émotion qui rendent particulièrement touchante la relation qu’il entretient avec Poppea, notamment dans le duo final retrouvé par René Jacobs à partir de sources conservées à Londres.
Jake Arditti semble davantage à son aise en Nerone que dans certains emplois plus lourds abordés par le passé, tel le rôle de Serse ici même à Rouen il y a trois ans. Très crédible en fils à maman capricieux, impulsif et ambitieux, il impose une présence scénique qui ne passe jamais inaperçue. Sa sortie de la piscine a marqué les esprits, mais sa prestation vocale mérite tout autant l’attention par son énergie et son engagement.
Matthew Brook campe un Claudio aussi autoritaire que grotesque. Son personnage de vieux séducteur persuadé de son irrésistible pouvoir de séduction est croqué avec un sens consommé de la caricature. On pourrait souhaiter une voix plus sombre encore pour faire pleinement ressortir certaines pages, notamment « Cade il mondo », mais la chaleur du timbre, la solidité de la technique et l’intelligence du jeu compensent largement cette réserve.
Dans les rôles secondaires, la distribution atteint un niveau rarement pris en défaut. Michael Mofidian confère à Pallante une belle assurance vocale, tandis que Paul Figuier dessine un Narciso opportuniste, prudent et délicieusement pathétique. Quant à Nicolas Brooymans, il apporte un luxe inattendu au bref rôle de Lesbo. Tous trois contribuent de manière décisive à la réussite de la soirée.
Au final, cette reprise confirme la solidité du spectacle imaginé par Robert Carsen. Portée par une distribution engagée et une direction d’acteurs toujours efficace, elle permet de savourer toute la cruauté jubilatoire du chef-d’œuvre de Haendel. On regrettera seulement que la mise en scène n’exploite pas jusqu’au bout la dimension la plus corrosive et la plus incisive d’un livret dont l’actualité demeure, trois siècles plus tard, confondante.
Ruggero Meli
Paul-Antoine Benos-Djian (Ottone) & Eleonora Bellocci (Poppea)
Jake Arditti (Nerone)
Jake Arditti (Nerone) & Anna Bonitatibus (Agrippina)
Matthew Brook (Claudio)