L’Opéra de l’Impératrice, Payerne, cour de l'Abbatiale, le vendredi 10 juillet 2026 à 19h
Georg Friedrich HAENDEL (1685-1759) : Ottone HWV 15
Dramma per musica en trois actes sur un livret de Stefano Benedetto Pallavicini, retravaillé par Nicola Francesco Haym.
Ottone : Logan Lopez Gonzalez, contre-ténor
Teofane : Sarah Matousek, soprano (souffrante mais jouant sur scène), Sofie Garcia, soprano (chante le rôle dans la fosse d'orchestre)
Gismonda : Polly Leech, mezzo-soprano
Adelberto : Charles Sudan, contre-ténor
Matilda : Benedetta Mazzucato, mezzo-soprano
Emireno : Gerardo Garciacano, baryton-basse
Orchestre Capella Paterniacensis
Direction musicale: Lionel Desmeules
Metteuse en scène: Constance Larrieu
Direction artistique: Benoît Zimmermann
Le pari réussi d'Ottone à Payerne
Deux ans après Lotario, l'Opéra de l’Impératrice revient à Haendel avec Ottone, présenté le 10 juillet (première) dans le cadre enchanteur de la cour de l’abbatiale. Une fidélité au compositeur qui interroge autant qu’elle séduit, tout comme le choix de cette cité vaudoise, intimement liée à la figure d’Adélaïde de Bourgogne, dont le tombeau se trouve dans l’abbatiale. Cette mémoire historique offre un écrin particulièrement propice aux intrigues de pouvoir, de fidélité et de passions qui traversent les opéras du Saxon.
La cour est une nouvelle fois transformée en théâtre de plein air grâce à une ingénieuse structure métallique accueillant les gradins. Les spectateurs profitent ainsi de conditions d'écoute et de visibilité remarquablement intimes. Installé au pied des gradins, l'orchestre est dominé par une passerelle triangulaire permettant des entrées depuis les deux côtés ou le fond de scène. Cette scénographie simple, mais fonctionnelle, favorise une grande fluidité dramatique.
Avec des moyens assumés, la mise en scène de Constance Larrieu fait preuve d'une réelle inventivité. Une simple caisse devient embarcation, tandis que les éléments architecturaux de l'abbatiale sont pleinement intégrés à l'action : au crépuscule, Ottone adresse ainsi sa plainte à la nuit depuis une fenêtre du monument, dans l'un des plus beaux effets poétiques de la représentation. D'autres trouvailles convainquent moins. Les estrades destinées à hiérarchiser les personnages ou un trône évoquant davantage une chaise rustique peinent parfois à donner toute sa majesté au drame.
La présence continue de quatre danseurs constitue l'un des partis pris les plus singuliers de la mise en scène. Loin de se limiter à une fonction décorative, ils prolongent les affects des personnages et instaurent un dialogue permanent entre le geste et la musique. Cette écriture chorégraphique trouve souvent sa pleine justification, même si certains tableaux symboliques, fondés sur les drapeaux, les voiles ou les branchages, paraissent parfois expliciter des situations que la musique de Haendel exprime déjà avec suffisamment de force.
En revanche, les ressorts dramatiques demeurent parfaitement lisibles. Les quiproquos, essentiels à l'action, sont clairement exposés, notamment lorsque Teofane surprend Ottone dans les bras de Matilda et le croit infidèle.
Le sommet dramatique de la soirée intervient au terme du deuxième acte avec le duo réunissant Matilda et Gismonda. Profitant de l'obscurité, les deux femmes célèbrent leur victoire dans une scène d'une remarquable intensité théâtrale.
Doté d'une voix sûre, d'une noble allure et d'une présence scénique indéniable, Logan Lopez Gonzalez, le titulaire du rôle-titre, réunit toutes les qualités physiques et vocales d'un empereur amoureux. Il compose néanmoins un Ottone davantage contemplatif que conquérant, dont la retenue finit par atténuer la dimension héroïque que le drame appelle à plusieurs reprises.
Souffrante, Sarah Matousek assure néanmoins avec courage la présence scénique de Teofane, tandis que la partie vocale est interprétée depuis la fosse d'orchestre, partition en main, par la soprano Sofie Garcia. Malgré cette configuration inhabituelle, Teofane séduit par la délicatesse de son chant, la beauté de son timbre et une fragilité constamment perceptible. L'émotion paraît sincère et touche souvent juste. On peut toutefois regretter que les coupures pratiquées dans la partition privent le personnage de plusieurs de ses grands moments, le cantonnant ici essentiellement aux plaintes et aux lamentations, au détriment d'une personnalité plus contrastée.
Les deux grandes triomphatrices de la distribution sont incontestablement Benedetta Mazzucato, dans le rôle de Matilda, et Polly Leech en Gismonda. La première fait admirer un contralto chaleureux, souple et généreux, tandis que la seconde embrase littéralement la scène. Ses récitatifs, d'une rare intensité, témoignent d'un tempérament dramatique affirmé. Sa présence scénique, la richesse des couleurs vocales et les contrastes qu'elle imprime à chaque intervention captivent constamment l'attention. Son interprétation de « Vieni, o figlio » constitue l'un des sommets musicaux de la soirée.
Le contre-ténor Charles Sudan connaît un début de représentation quelque peu prudent, avec une projection encore timide. Au fil des actes, la voix s'affirme et exploite avec intelligence une certaine hétérogénéité du timbre, finalement très adaptée à ce personnage de manipulateur.
Gerardo Garciacano compose un Emireno crédible, porté par une voix solidement assise dans le grave et une stature imposante qui convient parfaitement à ce redoutable pirate des mers, dont on découvrira qu'il est en réalité le frère de Teofane. Si l'interprétation convainc par son autorité scénique, la voix perd toutefois en impact dans le registre aigu, où la projection se révèle plus limitée.
L'Orchestre Capella Paterniacensis fait preuve d'une belle homogénéité sous la direction énergique de Lionel Desmeules, constamment attentif aux chanteurs et soucieux de préserver la tension dramatique. Les coupures pratiquées dans la partition n'altèrent pas sensiblement l'équilibre de l'œuvre, même si elles réduisent l'ampleur de certains personnages. La véritable curiosité de la soirée réside toutefois dans la substitution, au deuxième acte, de l'air d'Emireno « Le profonde vie dell'onde » par « Ciel... ». Jamais entendu dans Ottone, cet air alternatif constitue une heureuse surprise pour les familiers de l'ouvrage et s'intègre avec naturel à l'économie dramatique de la représentation.
Au-delà de ses quelques limites matérielles ou esthétiques, cette production force l'admiration par l'audace de son projet. Monter un opéra de Haendel en plein air, dans un site patrimonial exceptionnel et avec des moyens mesurés, relève presque du pari. Un pari largement gagné tant la qualité musicale et l'engagement de toute l'équipe l'emportent sur les quelques réserves que peut susciter la réalisation scénique.
Ruggero Meli