Alcina à Munich : un magnifique tableau… qui oublie parfois le théâtre
Georg Friedrich Haendel
ALCINA, opéra en trois actes HWV 34
Livret anonyme adapté de celui de L'isola di Alcina de Riccardo Broschi, d'après les chants VI et VII de l'Orlando furioso de Ludovico Ariosto. Première représentation le 16 avril 1735 au Covent Garden de Londres.
Nouvelle production donnée en version scénique le lundi 13 juillet 2026 à 18h00, au Prinzregententheater de Munich, dans le cadre du Munich Opera Festival 2026 de la Bayerische Staatsoper.
Munich Opera Festival 2026 – Bayerische Staatsoper
Alcina : Jeanine De Bique, soprano
Ruggiero : John Holiday, contre-ténor
Morgana : Elsa Benoit, soprano
Bradamante : Avery Amereau, mezzo-soprano
Oberto : Carine Tinney, mezzo-soprano
Oronte : Julian Prégardien, ténor
Melisso : Gerrit Illenberger, basse
Bayerisches Staatsorchester
Direction musicale : Stefano Montanari
Mise en scène : Johanna Wehner
Décors : Benjamin Schönecker
Costumes : Ellen Hofmann
Lumières : Michael Bauer
Dramaturgie : Saskia Kruse
La nouvelle production d’Alcina confiée à Johanna Wehner laisse d’abord un profond sentiment de frustration. Une première partie d’une désespérante inertie. Pendant près de deux heures, les chanteurs semblent abandonnés à eux-mêmes, privés d’une véritable direction d’acteurs. Chacun traverse le plateau ou manipule des objets sans nécessité dramatique, comme laissé en jachère, tandis que l’action peine à décoller. Les récitatifs s’étirent, les airs se succèdent sans véritable progression théâtrale, et l’ennui finit par s’installer.
Passé un prologue pourtant prometteur, où Alcina exprime sa rage en saccageant son univers, la mise en scène paraît rapidement à court d’idées. Quelques rares éclairs viennent rompre cette inertie, notamment lorsque Morgana puis Oronte quittent le plateau pour chanter au plus près du public, suggérant fugitivement leur rapprochement amoureux. Mais ces intuitions demeurent trop isolées pour donner une véritable dynamique au spectacle.
Benjamin Schönecker imagine un vaste salon à deux niveaux dont les teintes vertes évoquent laborieusement l’île enchantée. L’ensemble paraît étonnamment banal, malgré un élégant escalier en colimaçon qui constitue son principal attrait visuel. Six figurants viennent régulièrement remettre de l’ordre dans cette demeure, intervention répétitive dont la fonction dramaturgique demeure difficile à saisir.
Après un premier acte interminable, la seconde partie relève sensiblement le niveau. L’action se déplace dans une salle de musée où six statues occupent l’espace devant une monumentale peinture représentant une forêt ouverte sur une ligne d’horizon maritime. Sans citer explicitement une œuvre connue, cette image évoque les paysages symbolistes d’Arnold Böcklin, où la nature devient le théâtre silencieux des tourments intérieurs. Le tableau devient alors le véritable cœur du dispositif scénique. À la surprise générale, Alcina en surgit pour tenter de reconquérir les hommes qu’elle avait jadis changés en pierre. Peu à peu, les deux personnages de la toile ainsi que les statues retrouvent vie, repoussent la magicienne puis quittent définitivement les lieux, tandis qu’Alcina demeure à son tour prisonnière de la toile. Cette inversion des rôles constitue sans doute la plus belle idée de la soirée : le royaume de l’illusion devient finalement la prison de celle qui l’avait créé.
Ces trouvailles tardives ne suffisent toutefois pas à effacer les faiblesses de la première partie. Certaines habitudes de mise en scène persistent, comme l’air du troisième acte de Bradamante — amputé de son da capo — réduit à une simple traversée du plateau, sans véritable enjeu dramatique. Plus discutable encore apparaît le traitement d’Ah! mio cor. Alors que tout devrait souligner l’abandon absolu de l’héroïne, la scène se peuple soudain de personnages errants, semblables à des automates. Cette agitation permanente finit par diluer la solitude pourtant au cœur de cette page bouleversante.
Heureusement, la soirée trouve son salut dans une distribution de tout premier ordre. Jeanine De Bique domine la représentation avec une Alcina exceptionnelle. Déjà remarquable dans le rôle à l’Opéra Garnier, la soprano franchit ici un nouveau cap. Sans jamais sacrifier la ligne haendélienne, elle pousse l’expression jusqu’aux limites de la douleur, n’hésitant pas à élargir ponctuellement la couleur de son émission vers des accents évoquant parfois Renée Fleming. Mi restano le lagrime, Ah! mio cor et Sì, son quella bouleversent autant par leur intensité dramatique que par leur souveraine maîtrise vocale. Dans Ombre pallide, les vocalises fulgurantes semblent matérialiser les fantômes qui viennent assaillir la magicienne déchue.
Face à elle, John Holiday compose un Ruggiero de haute tenue. Hormis quelques aigus légèrement serrés et un timbre parfois un peu trop délicat pour la stature héroïque du personnage, le contre-ténor impressionne par sa musicalité et son aisance technique. Son Sta nell’Ircana, lancé avec une assurance irrésistible, constitue l’un des sommets de la représentation.
Elsa Benoit confirme qu’elle est aujourd’hui l’une des plus séduisantes Morgana du répertoire. Son timbre lumineux, fruité et d’une remarquable homogénéité fait merveille dans Tornami a vagheggiar, où virtuosité et spontanéité font mouche. Mais c’est surtout dans Credete al mio dolore qu’elle touche au plus profond, soutenue par un violoncelle obligé d’une rare éloquence.
Avery Amereau prête à Bradamante un timbre ample, chaud et profondément séduisant. Seules quelques vocalises gagneraient à davantage de mordant, sans remettre en cause la qualité d’une incarnation très aboutie.
Le ténor Julian Prégardien campe un Oronte élégant, à la ligne de chant raffinée, tandis que Gerrit Illenberger (Melisso) marque les esprits, malgré la brièveté de son intervention, par une émission solide et une autorité naturelle.
Carine Tinney prête enfin à Oberto une voix déjà étonnamment ample et lyrique pour ce rôle d’enfant.
À la tête du Bayerisches Staatsorchester, Stefano Montanari dirige cette partition avec son énergie coutumière. Les contrastes sont fortement accusés, les attaques volontiers incisives, tandis que les silences, parfois prolongés à l’extrême, créent une tension telle que le public croit à plusieurs reprises l’air achevé avant le retour du da capo. Une lecture passionnée et profondément théâtrale, servie par un orchestre d’une remarquable précision.
Si la réussite musicale ne fait guère de doute, la proposition scénique de Johanna Wehner laisse davantage perplexe. Quelques images de grande beauté – au premier rang desquelles ce tableau symboliste devenu prison d’Alcina – témoignent d’une véritable ambition plastique. Mais elles peinent à compenser une direction d’acteurs souvent défaillante et une dramaturgie qui met longtemps à trouver sa cohérence. Les huées nourries adressées à l’équipe de mise en scène lors des saluts, contrastant avec l’accueil triomphal réservé aux chanteurs et à Stefano Montanari, résumaient assez fidèlement le sentiment général de cette première munichoise.
Ruggero Meli