Café gourmand : une savoureuse pause musicale au Festival du Mont-Blanc
Chamonix, Hotel Héliopic, 17h
la cantate “Le Café” de Nicolas Bernier
la “Kafeekantate” de Johann Sébastien Bach.
ENSEMBLE L'ASSEMBLÉE
Cyril Auvity : ténor
Gabrielle Rubio : traverso
Juliette Guichard : viole de gambe
Marie Van Rhijn : clavecin et direction
À l’heure où nombre de récitals peinent à sortir des sentiers battus, Café gourmand, imaginé par le ténor (ou plutôt haute-contre) Cyril Auvity et les musiciennes de L’Assemblée, fait figure d’exception. Présenté dans le cadre intimiste de la bibliothèque de l´Hôtel Héliopic de Chamonix, devant une cinquantaine de privilégiés seulement, ce spectacle inclassable mêle musique, théâtre, conférence, humour… et café. Une idée aussi simple qu’originale, portée par des artistes qui ne se prennent jamais au sérieux sans jamais cesser d’être d’excellents musiciens.
Dès les premières minutes, le public comprend qu’il devra abandonner tous ses repères. L’ouverture avec Nectar des rois, chanson du XIXᵉ siècle évoquant davantage le café-concert que le monde baroque, surprend autant qu’elle amuse. Le ton est donné : ici, les siècles dialoguent librement, les frontières esthétiques s’effacent et seul le café assure l’unité du voyage.
Le programme déroule ainsi un étonnant itinéraire musical à travers l’Europe. Parmi les nombreuses découvertes, une irrésistible pièce instrumentale polonaise consacrée au kawa turc s’impose comme un véritable petit bijou. Tour à tour raffinée, malicieuse et irrésistiblement entraînante, elle résume à elle seule l’esprit de cette soirée où la curiosité l’emporte constamment sur les conventions.
Installé devant une petite table, entouré de moulins, cafetières et autres accessoires, Cyril Auvity révèle une passion insoupçonnée pour l’univers du café. Entre deux airs, il explique les différentes méthodes de préparation avec la précision d’un véritable connaisseur. Mieux encore, certains ustensiles deviennent sous ses doigts de véritables instruments de musique, apportant une touche de fantaisie supplémentaire à un spectacle déjà riche en surprises.
À ses côtés, Marie van Rhijn ne se contente pas de diriger l’ensemble depuis son clavecin. Avec beaucoup d’élégance et un naturel communicatif, elle présente chaque œuvre, en éclaire le contexte et guide le public dans ce parcours musical avec une érudition jamais pesante. Ces interventions, toujours brèves et vivantes, contribuent largement au charme de la soirée et renforcent sa dimension conviviale.
La seconde partie atteint un niveau musical encore supérieur. Une aria de la célèbre cantate de Bach Kaffekantata, adaptée ici pour ténor, permet à Cyril Auvity de rappeler qu’il demeure l’un des grands stylistes français de ce répertoire. Son timbre, immédiatement identifiable, séduit par son velouté et sa douceur, tandis que les aigus semblent surgir avec une facilité confondante. La ligne de chant demeure constamment élégante, la diction exemplaire et l’expression d’une grande sincérité.
La plus belle surprise vient cependant d’une cantate contemporaine écrite dans un langage profondément baroque. Construite selon le modèle des arie da capo, elle aurait presque pu passer pour une œuvre oubliée du XVIIIᵉ siècle. La première aria, d’une tendresse infinie, est brusquement traversée par une section centrale d’une fougue spectaculaire. La seconde, éblouissante de virtuosité, déploie des vocalises qui ne dépareraient nullement dans un opéra de Haendel… en allemand. Ce véritable hymne au café célèbre la boisson comme un cadeau des dieux avec un mélange savoureux d’humour, de poésie et de sincérité.
Le concert s’achève dans une atmosphère résolument festive grâce à une page sud-américaine empruntée au programme Sirènes. Les rythmes dansants emportent les interprètes, tandis que Cyril Auvity ponctue lui-même la musique de frappes de mains évoquant le flamenco. Une conclusion joyeuse qui donne presque envie de prolonger la soirée en dansant.
Autour de la chanteuse… pardon, du chanteur — tant son aisance scénique fait oublier toute convention — les trois musiciennes de L’Assemblée impressionnent par leur complicité et la qualité de leur écoute. Le violoncelle apporte une assise chaleureuse, tandis que la flûte, parfois remplacée par la guitare, enrichit constamment les couleurs instrumentales. La direction de Marie van Rhijn, discrète mais toujours inspirée, assure à l’ensemble une cohésion exemplaire.
Comme si cela ne suffisait pas, le spectacle se prolonge jusque dans l’entracte. Quelques spectateurs ont le privilège de déguster un café préparé par Cyril Auvity lui-même, tandis que chacun peut savourer cafés à volonté et une généreuse profusion de gourmandises salées et sucrées. Une attention qui prolonge avec bonheur le concept du concert.
Rarement un titre aura été aussi fidèle à son contenu. Café gourmand n’est pas seulement un récital : c’est une expérience sensorielle, une dégustation où musique, gastronomie, humour et érudition se répondent avec une remarquable intelligence. Une parenthèse de fraîcheur et d’inventivité qui rappelle que la musique ancienne sait encore surprendre lorsqu’elle ose sortir des cadres habituels.
Ruggero Meli
Cyril Auvity
Marie van Rhijn