Georg Friedrich Haendel
AMADIGI DI GAULA, opéra en trois actes HWV 11
Livret attribué à Nicola Francesco Haym, librement adapté de l’Amadis de Grèce d’Antoine Houdar de La Motte, créé par André Cardinal Destouches. Création le 25 mai 1715 au King’s Theatre de Haymarket à Londres.
Nouvelle production donnée en version scénique le lundi 20 juillet 2026 à 15h00, au Buxton Opera House, dans le cadre du Buxton International Festival 2026.
Buxton International Festival 2026
Amadigi : Tim Morgan, contre-ténor (en remplacement de Jake Ingbar)
Melissa : Hilary Cronin, soprano
Oriana : Rowan Pierce, soprano
Dardano : James Hall, contre-ténor
The English Concert
Direction musicale : Erin Helyard
Mise en scène : Olivia Fuchs
Assistant à la mise en scène : Alfie Chesney
Décors et costumes : Eleanor Bull
Lumières : Ben Pickersgill
Dès le lever de rideau, Olivia Fuchs propulse le spectateur sur le plateau d’une émission de téléréalité. Bienvenue sur Melissa’s Island, un programme animé par Melissa elle-même, où de jeunes candidats évoluent dans un décor artificiellement propice aux idylles. Cœurs géants, piscine gonflable, bouées en forme de cygne, transats, cocktails colorés : tout évoque les codes de Love Story, de Love Island ou des Marseillais. À l’arrière-scène, les loges de maquillage et d’habillage dévoilent les coulisses du programme, accentuant la satire d’un univers entièrement fondé sur les apparences.
Le parti pris d’Olivia Fuchs fait de la superficialité le véritable moteur dramaturgique. Les couples se font et se défont sous l’œil omniprésent de la présentatrice, laquelle finit par s’impliquer elle-même dans les intrigues sentimentales qu’elle orchestre. L’alcool sert de refuge aux désillusions amoureuses tandis qu’Oriana est transformée en blonde platine quelque peu écervelée, caricature assumée de la candidate de téléréalité. Les costumes contemporains prolongent cette esthétique avec leurs shorts, chemises hawaïennes et tenues de plage, plongeant résolument l’action dans un univers de vacances artificielles.
Les références au monde baroque demeurent rares. La plus frappante est cette cage dans laquelle Oriana est enfermée, dont la structure métallique évoque les paniers des robes du XVIIIᵉ siècle, encerclant son corps jusqu’à la taille. Une image visuellement forte, mais presque isolée dans une production qui revendique avant tout son ancrage contemporain.
Cette légèreté sied finalement assez bien à un livret réputé pour la faiblesse de son action dramatique. Les situations tournent parfois en rond, faute de véritables rebondissements, mais la mise en scène parvient à maintenir l’attention grâce à un humour omniprésent. On pourra toutefois regretter que la dimension merveilleuse de l’ouvrage soit presque entièrement sacrifiée. Melissa est pourtant une magicienne redoutable, et la magie constitue l’un des fondements de l’intrigue. Ici, les enchantements sont réduits à de simples artifices réalistes : lorsque Dardano prend les traits d’Amadigi, il est simplement maquillé et revêtu de vêtements similaires. Tout l’imaginaire fantastique disparaît ainsi au profit d’une lecture exclusivement contemporaine.
L’humour constitue en revanche la grande réussite du spectacle. Les trouvailles comiques se succèdent avec un sens du rythme particulièrement efficace. Melissa prend un plaisir sadique à torturer ses prisonniers à l’aide des accessoires de sa coiffeuse — fer à lisser brûlant, recourbe-cils et autres instruments de beauté détournés en objets de supplice. Dans le flamboyant Vano amore, elle se délecte de séquestrer Amadigi et Oriana, solidement ligotés à leurs chaises à grand renfort de ruban adhésif. Plus loin, elle tente d’endormir Amadigi en versant une poudre dans un cocktail… avant d’oublier dans quel verre elle l’a glissée. Les affrontements ne se règlent pas seulement à coups de poing mais surtout par photos compromettantes, vidéos diffusées sur les réseaux sociaux et faux messages destinés à ruiner une réputation. Cette transposition fonctionne étonnamment bien et renouvelle avec intelligence plusieurs ressorts dramatiques.
La direction d’Erin Helyard contribue largement à la réussite de la soirée. Vive, nerveuse et constamment théâtrale, elle insuffle une énergie communicative à The English Concert. Les contrastes sont soigneusement ménagés, les récitatifs avancent avec naturel et l’accompagnement conserve une tension permanente qui évite toute baisse d’intérêt.
On regrettera en revanche les nombreuses coupures infligées à la partition. Certaines passent presque inaperçues, ce ne sont plus seulement les reprises qui passent à la trappe, mais les airs sont discrètement écourtés. La suppression du da capo de Destero dall’empia Dite constitue à cet égard une véritable hérésie. Amputer Melissa de l’un des sommets de la partition revient à priver le personnage de son moment le plus spectaculaire.
Le spectacle doit cependant l’essentiel de sa réussite à l’impressionnante Hilary Cronin dans le rôle de Melissa. Son investissement scénique est tout simplement magistral. Manipulatrice, capricieuse, séductrice, drôle puis inquiétante, elle compose un personnage irrésistible. Vocalement, la prestation force tout autant l’admiration : timbre riche et corsé, vocalises d’une remarquable aisance, aigus éclatants, projection constante. Chacune de ses interventions captive autant par son engagement dramatique que par l’excellence du chant. Son interprétation de Vano amore, où elle savoure avec une cruauté jubilatoire la séquestration du couple formé par Amadigi et Oriana, résume à elle seule la réussite de cette incarnation.
James Hall confirme une nouvelle fois tout son talent dans le rôle de Dardano. Le contre-ténor impressionne d’abord par la virtuosité étourdissante de Pugnerò contro del fato, lancé avec une énergie communicative, avant de faire littéralement le spectacle dans Tu mia speranza. Debout sur la table de maquillage, dans une chorégraphie résolument rock’n’roll, il multiplie les déhanchements pour séduire Oriana avec un humour irrésistible. Mais il révèle surtout toute la profondeur de son personnage au début de la seconde partie avec Pena tiranna. Interprété avec une intensité bouleversante, cet air va constituer l’un des grands sommets émotionnels de la représentation. Son timbre clair, solidement projeté, ainsi que sa présence physique imposante, lui permettent de rivaliser sans peine avec le héros.
Rowan Pierce offre une Oriana particulièrement attachante. Si la mise en scène la présente d’abord comme une blonde platine naïve, la soprano révèle progressivement un tempérament beaucoup plus affirmé. Elle se déchaîne dans le vindicatif Ti pentirai, crudel, avant d’affronter frontalement Melissa dans Affannami, tormentami, scène où la tension dramatique atteint son apogée. À l’inverse, elle se montre d’une grande tendresse dans Dolce vita, puis profondément bouleversante dans S’estinta l’idol mio, persuadée de la mort d’Amadigi et prête à mettre fin à ses jours. Le ralentissement final de l’air, évoquant une lente extinction de la vie, constitue l’un des moments les plus touchants de la soirée. Dotée d’un timbre lumineux et d’une ligne de chant élégante, Rowan Pierce livre une prestation de bon niveau.
Le rôle-titre constitue malheureusement la principale déception de la soirée. Initialement annoncé pour Jake Ingbar, Amadigi fut finalement confié à Tim Morgan, sans que le programme distribué au public ne soit modifié. Si cette substitution était sans doute inévitable, l’interprétation convainc moins. La voix manque de relief, de projection et surtout de cette brillance indispensable au héros haendélien. Les difficultés apparaissent plus nettement encore dans les pages les plus virtuoses. Ainsi, Sento la gioia, pourtant porté par une trompette triomphante et une écriture jubilatoire, peine à s’envoler et laisse une impression d’inabouti.
Cette transposition dans l’univers de la téléréalité aurait facilement pu sombrer dans la facilité, tant certaines situations restent volontairement superficielles et le livret lui-même demeure pauvre en action. Pourtant, grâce à une succession de trouvailles comiques, à la remarquable direction d’Erin Helyard et surtout à l’extraordinaire incarnation de Melissa par Hilary Cronin, cette production emporte finalement l’adhésion. Une lecture résolument contemporaine qui ne convaincra peut-être pas les puristes par son abandon de la dimension magique de l’œuvre, mais qui possède suffisamment d’esprit, de rythme et de talent pour séduire un public bien au-delà du cercle des seuls amateurs de Haendel.
Ruggero Meli
photos (c) Genevieve G
Rowan Pierce & Tim Morgan
Tim Morgan & Rowan Pierce
Tim Morgan, Hilary Cronin & Rowan Pierce
Tim Morgan & Hilary Cronin
Hilary Cronin
Tim Morgan, Rowan Pierce, James Hall & Hilary Cronin
Hilary Cronin & Tim Morgan