Église St. Georg d'Ernen, 28 & 30 juillet 2026 20h
Beth Taylor, mezzo-soprano
Aernen Barock :
Ada Pesch, Violine | Monika Baer, Violine | Deirdre Dowling, Viola | Catherine Jones, Violoncello | Christian Staude, Kontrabass | Josep Domènech, Oboe | Xenia Löffler, Oboe | Javier Zafra, Fagott | Sebastian Wienand, Cembalo und Orgel | Mike Fentross, Theorbe
=> 28 juillet : Entre Ciel et Enfer
Giuseppe Sammartini: Konzert g-Moll für Oboe, Streicher und B. c. op. 8 Nr. 5
Antonio Vivaldi: Motette «Filiae maestae Jerusalem» für Alt, Streicher und B. c. RV 638
Antonio Vivaldi: Konzert D-Dur für Violoncello, Streicher und B. c. RV 404
Johann Friedrich Fasch: Sonate d-Moll für zwei Oboen, Fagott und B. c. FaWV N:d2
Christoph Schaffrath: Duetto g-Moll für Fagott und B. c. CSWV F:23
Johann Sebastian Bach: Kantate «Vergnügte Ruh, beliebte Seelenlust» für Alt, Oboe d’Amore, Streicher und B. c. BWV 170
=> 30 juillet : Vivaldi Stabat Mater
Johann Melchior Molter: Sinfonia C-Dur für zwei Oboen, Streicher und B. c. MWV 7.13
Johann Sebastian Bach: Kantate «Widerstehe doch der Sünde» für Alt, Streicher und B. c. BWV 54
Johan Helmich Roman: Sonate g-Moll für zwei Oboen und B. c. BeRI 101
Tomaso Albinoni: Sonata à 5 A-Dur für Streicher und B. c. op. 2 Nr. 5
Arcangelo Califano: Triosonate a-Moll für zwei Oboen, Fagott und B. c.
Antonio Vivaldi: «Stabat mater» für Alt, Streicher und B. c. RV 621
Niché au cœur du Haut-Valais, le petit village d’Ernen cultive depuis cinquante ans l’un des festivals les plus attachants de Suisse. Son église baroque, éclatante de dorures, domine une vallée alpine dont le panorama, visible depuis la nef, constitue presque un spectacle à lui seul. Un écrin exceptionnel où la musique semble dialoguer avec les montagnes.
Si le festival accueille tout au long de l’été des concerts de diverses esthétiques, deux semaines sont traditionnellement consacrées à la musique baroque. Chaque année, deux chanteurs sont invités à construire plusieurs programmes avec l’ensemble Aernen Barock. Cette année, après le baryton-basse Nahuel Di Pierro, c’était au tour de la mezzo-contralto Beth Taylor de s'y distinguer, entourée d’un aréopage de musiciens d’exception : les violonistes Ada Pesch et Monika Baer, l’altiste Deirdre Dowling, la violoncelliste Catherine Jones, le contrebassiste Christian Staude, les hautboïstes Josep Domènech Lafont et Xenia Löffler, le bassoniste Javier Zafra, Sebastian Wienand, alternant orgue et clavecin, ainsi que le théorbiste Mike Fentross. Seul manquait cette année Laurence Cummings, fidèle du festival, retenu en Angleterre.
Pour son premier récital, Beth Taylor associait deux chefs-d’œuvre du répertoire sacré : le motet Filiae maestae Jerusalem de Vivaldi et la cantate Vergnügte Ruh, beliebte Seelenlust de Bach. Deux œuvres d’une profonde spiritualité qui invitent autant les interprètes que le public au recueillement.
Dès les premières mesures du motet de Vivaldi, une évidence s’impose : la singularité presque irréelle du timbre. Les graves, d’une profondeur saisissante, évoquent parfois ceux d’un baryton lorsque l’on ferme les yeux. Puis, avec une aisance déconcertante, la voix s’allège et s’élance vers des aigus d’une parfaite liberté. Peu de chanteuses disposent aujourd’hui d’une telle étendue vocale.
Dans cette méditation sur la Passion du Christ, Beth Taylor choisit pourtant la retenue. La mezza voce se pare d’un velouté remarquable, les phrases se déploient avec une douceur presque caressante. Derrière cette apparente sérénité, on sent néanmoins vibrer un tempérament de feu. Celui-ci éclate dans le récitatif central, conduit avec une intensité dramatique saisissante, contrastant fortement avec les airs plus contemplatifs. Sa conclusion abrupte, sans retour de l’aria, semble d’ailleurs provoquer un léger moment de surprise dans l’assistance.
Le texte participe largement à l’émotion de cette partition :
« Puisque le fleuve est comme mort, que la lune et le soleil eux-mêmes soient privés de leur propre lumière. »
Sous l’archet délicat des cordes, accompagnées avec une infinie discrétion par le continuo, cette plainte cosmique acquiert une force bouleversante.
La cantate Vergnügte Ruh conduit ensuite vers une spiritualité plus intérieure encore. L’air d’ouverture, l’une des plus belles inspirations mélodiques de Bach, installe immédiatement cette paix de l’âme que le texte appelle de ses vœux. Plus loin, Sebastian Wienand, à l’orgue, tisse un contrepoint lumineux dont les sonorités aiguës semblent flotter au-dessus de la voix avec une remarquable délicatesse.
Le texte, d’un réalisme saisissant, dresse un portrait sans concession de l’humanité, dominée par la haine, l’envie et la violence. Le dernier air, loin de toute résignation, retrouve une lumière presque joyeuse : les arabesques de l’orgue semblent déjà annoncer la sérénité promise au croyant.
On pourrait certes souhaiter, dans ces deux œuvres sacrées, une approche parfois plus intériorisée, davantage tournée vers la dentelle que vers l’affirmation dramatique. Beth Taylor ne manque jamais de musicalité ni de finesse, mais son tempérament naturel la porte manifestement vers les grands contrastes de la scène lyrique.
La preuve éclate lors du bis. Avec « Vorrei vendicarmi », l’air de Bradamante extrait d’Alcina de Haendel, la chanteuse retrouve instantanément son élément. Les vocalises jaillissent avec une insolente facilité, les affects s’exacerbent, l’engagement dramatique devient incandescent. La cadence finale, couvrant près de trois octaves, déclenche une ovation aussi spontanée que méritée.
Les instrumentistes d’Aernen Barock se montrent tout aussi remarquables. Dès le concerto pour hautbois de Sammartini, le hautbois de Xenia Löffler séduit par une sonorité chaleureuse et une virtuosité toujours élégante, jamais démonstrative.
Dans le Concerto pour violoncelle RV 404 de Vivaldi, Catherine Jones fait preuve d’une fougue communicative dans les mouvements rapides avant de suspendre littéralement le temps dans un mouvement lent d’une grande tendresse, délicatement enluminé par les accords cristallins du théorbe de Mike Fentross.
La Sonate en ré mineur de Fasch réunit Josep Domènech Lafont et Xenia Löffler aux hautbois, admirablement soutenus par le basson de Javier Zafra. Les timbres se fondent avec naturel dans une partition aussi séduisante que mélodieuse, servie par une respiration commune exemplaire.
La véritable révélation du programme demeure toutefois le Duetto en sol mineur de Christoph Schaffrath, confié au basson de Javier Zafra et au clavecin de Sebastian Wienand. Cette partition étonne par son inventivité et par une modernité déjà tournée vers le style galant. Le dialogue entre le basson, au timbre grave et velouté, et le clavecin, aux sonorités cristallines, produit un alliage de couleurs particulièrement raffiné. Certaines tournures annoncent déjà l’univers de Carl Philipp Emanuel Bach.
Dans le cadre enchanteur d’Ernen, où la beauté du paysage rivalise avec celle du patrimoine, ce programme « Entre le Ciel et l’Enfer » trouvait ainsi tout son sens. Entre la méditation douloureuse de Vivaldi et la quête de paix intérieure de Bach, Beth Taylor confirmait une nouvelle fois qu’elle compte parmi les personnalités vocales les plus singulières de sa génération. Une voix aux dimensions exceptionnelles, portée par un tempérament incandescent qui trouve sans doute son accomplissement le plus naturel dans le théâtre lyrique, mais qui confère aussi à chaque apparition une intensité peu commune.
Ruggero Meli
Photos (c) Jonathan Inniger
Deux jours après un premier récital où son tempérament dramatique semblait parfois vouloir s’affranchir du cadre de la musique sacrée, Beth Taylor retrouvait l’église d’Ernen pour un programme d’une remarquable cohérence spirituelle. Encadrée par Bach et Vivaldi, cette seconde soirée révélait une autre facette de la mezzo-contralto : non pas une artiste différente, mais une interprète capable d’enrichir encore sa palette expressive en mettant son impressionnante maîtrise vocale au service d’une intériorité profondément émouvante. Sa robe bleu profond rehaussée de motifs dorés semblait d’ailleurs prolonger les couleurs des retables et des colonnes baroques de l’église, comme si la chanteuse s’inscrivait naturellement dans cet écrin sacré.
Avant la première intervention de la soliste, Aernen Barock installe d’emblée le climat de la soirée avec deux pages instrumentales d’esthétiques contrastées. Le concerto de Johann Melchior Molter, déjà tourné vers le style galant, séduit par l’élégance de ses dialogues entre les vents, tandis que la sonate de Johan Helmich Roman apporte une respiration plus nordique et presque chambriste, où les deux hautbois conversent avec une remarquable souplesse. Dès ces premières œuvres, l’ensemble impressionne par la qualité de son écoute, la précision de ses articulations et l’équilibre constant entre les pupitres.
C’est dans ce climat que s’élève la voix de Beth Taylor dans Widerstehe doch der Sünde (BWV 54). Dès la sinfonia introductive, Bach oppose le rythme obstinément scandé de la basse continue au phrasé lié des violons, installant une tension expressive qui prépare admirablement l’entrée de la voix. La mezzo-contralto s’impose avec une ligne de chant d’une remarquable stabilité. Son timbre conserve cette couleur exceptionnellement sombre qui fait sa singularité, tandis que les attaques franches donnent au texte une autorité presque prophétique. Les contrastes dynamiques, particulièrement soignés, alternent projection affirmée et longues phrases délicatement allégées, toujours en parfaite adéquation avec le sens des paroles. Le récitatif prend des accents de mise en garde, rappelant que le péché peut revêtir les séduisantes apparences de l’or avant de révéler sa véritable nature. Dans l’air fugué qui suit, Bach met particulièrement en valeur le registre grave du contralto. Beth Taylor y déploie des vocalises d’une grande aisance, sans jamais perdre la lisibilité du texte.
Deux nouvelles pages orchestrales prolongent cette première partie. Le concerto d’Albinoni conjugue noblesse et vitalité avec une écriture tour à tour majestueuse et dansante. La véritable découverte du programme demeure toutefois la sonate d’Arcangelo Califano, dont l’écriture contrapuntique met admirablement en valeur le basson de Javier Zafra, superbement entouré par les deux hautbois. Une nouvelle démonstration de la cohésion et de la qualité musicale d’Aernen Barock.
La seconde partie du concert est entièrement consacrée au Stabat Mater de Vivaldi, véritable cœur spirituel de la soirée. Sans rien perdre de la solidité de son émission ni de l’autorité qui caractérisaient déjà le premier récital, Beth Taylor trouve ici une palette de nuances encore plus large. La voix demeure pleinement affirmée lorsque le texte l’exige, mais elle sait aussi s’alléger avec une liberté nouvelle. Les pianissimi osés, les attaques délicatement effleurées et certains mots presque murmurés confèrent à cette interprétation une émotion qui naît moins de la puissance que de la retenue.
L’orchestre accompagne cette évolution avec une écoute remarquable, jouant lui aussi sur une infinité de demi-teintes. Cette économie de moyens rend le texte encore plus bouleversant. La douleur de la Vierge ne s’exprime pas dans une démonstration pathétique mais dans une souffrance profondément intériorisée, où les longues vocalises semblent suspendre le temps. À plusieurs reprises, le silence de l’église devient presque aussi éloquent que la musique elle-même. La couleur naturellement sombre du timbre trouve ici son emploi le plus juste. Sans jamais renoncer à son tempérament, Beth Taylor révèle une capacité rare à alléger la ligne, à faire respirer chaque phrase et à émouvoir par la seule qualité de l’émission. Cette maîtrise des nuances confère au Stabat Mater une intensité spirituelle qui marque durablement l’auditeur.
Ces deux récitals auront finalement révélé toute la richesse d’une même personnalité artistique. Si le premier mettait en lumière la puissance expressive et le tempérament dramatique de Beth Taylor, le second en dévoile le versant le plus contemplatif. Sans rien renier de son autorité vocale, la mezzo-contralto y trouve une souplesse de nuances et une qualité de recueillement qui donnent à cette soirée sa véritable singularité. Plus qu’un simple second concert, ce programme apparaît ainsi comme le complément indispensable du premier, révélant une artiste capable de conjuguer avec une égale conviction l’éloquence dramatique et l’émotion la plus intérieure.
Ruggero Meli