Juliette Mey, une amazone qui n’a pas froid aux yeux !
Festival de Fénétrange, collégiale Saint-Rémi, samedi 12 septembre 2026 à 18h
Récital de la mezzo-soprano Juliette Mey
Orchestre de l’Opéra national de Lorraine
Jérôme Correas, direction
Yvan Garcia, clavecin
Georg Friedrich Haendel :
Ouverture (Partenope)
Sta nell'Ircana (Alcina)
E vivo ancora?... Scherza infida (Ariodante)
suite d'orchestre (Rodrigo)
Dopo notte ( Ariodante)
***
Wolfgang Amadeus Mozart :
Voi che sapete (Le Nozze di Figaro)
ouverture (Mitridate)
Parto, ma tu ben mio (La Clemenza di Tito)
Bis 1 - Antonio Vivaldi :
Armatae face et anguibus (Juditha Triumphans)
Bis 2 - Wolfgang Amadeus Mozart :
Voi che sapete (Le Nozze di Figaro)
Il y avait quelque gageure, pour Juliette Mey, à affronter Haendel dans de telles conditions : un orchestre moderne, un diapason sensiblement plus haut que le 415 Hz auquel les oreilles des baroqueux sont accoutumées, et des airs parmi les plus redoutables du répertoire. Mais la jeune mezzo-soprano, étoile montante du chant français, n’est décidément pas jeune femme à reculer devant l’obstacle. À Fénétrange, elle a choisi de l’affronter frontalement, avec cette énergie conquérante qui semble être devenue sa marque de fabrique.
Dès les premiers airs de Haendel, la voix impressionne par son aplomb dans l’aigu. Les notes suraiguës sont prises à bras-le-corps, mais jamais sacrifiées à l’effet : elles gardent leur rondeur, leur éclat, leur densité, leur pouvoir expressif. Et derrière la virtuosité, il y a ce tempérament ardent, presque méditerranéen, cette pointe de colère qui affleure volontiers et donne aux héroïnes de Haendel une présence peu commune.
Juliette Mey est une artiste combattive. Lorsqu’arrivent les pages les plus périlleuses, elle ne semble pas négocier avec la partition : elle se retrousse les manches. La posture devient celle d’une redoutable amazone, prête à en découdre avec chaque trait, chaque vocalise, chaque saut d’octave. Et d’envoyer au public des éclairs. Le public, justement, n’a bientôt plus qu’à rendre les armes.
Dans « Sta nell’Ircana », d’Alcina, l’enthousiasme et la virtuosité emportent l'artiste jusqu'à en perdre le fil. Mais qu’importe. L’essentiel est ailleurs, dans cet engagement total, cette manière de jeter toutes ses forces dans la bataille et de faire de la virtuosité un geste théâtral. Les trilles sont superbes, les cadences pleines de panache, et les fioritures, virevoltantes, audacieuses, parfois même dangereusement risquées.
Le sommet de la soirée vient avec « Dopo notte, atra e funesta », d’Ariodante. L’air, déjà redoutable, est ici littéralement sublimé par des variations personnelles qui témoignent d’une imagination et d’une maîtrise remarquables. Juliette Mey ne se contente pas d’exécuter les traits : elle les propulse, les fait jaillir, les précipite les uns contre les autres avec une virtuosité réglée au cordeau.
Le da capo devient un véritable feu d’artifice. Graves et aigus s’enchaînent à une vitesse stratosphérique, les vocalises fusent, les écarts de registre sont négociés avec une insolente facilité. Il y a quelque chose de pyrotechnique dans cette manière de faire surgir les notes, sans jamais perdre complètement la ligne. Le public en prend plein les yeux autant que les oreilles.
Rarement aura-t-on entendu cet air avec une telle audace. Les ornements sont risqués — et c’est précisément ce qui fait leur prix. « Dopo notte » est le bijou de la soirée, le moment où Juliette Mey semble avoir trouvé exactement le terrain sur lequel sa personnalité peut se déployer sans entrave.
Le « Scherza infida », lui aussi, marque par son intensité, mais différemment. L’émotion est là, la douleur affleure, la chanteuse ne ménage pas ses moyens. Il manque encore cependant ce supplément d’abandon, cette fragilité presque désarmée qui ferait basculer l’écoute jusqu’aux larmes. L’air demande une sensibilité d’une autre nature, moins conquérante, que Juliette Mey devra encore affiner. Une réserve qui est aussi une promesse : la technique est déjà impressionnante, l’émotion profonde viendra sans doute s’y déposer avec le temps.
La seconde partie, consacrée à Mozart, révèle une autre Juliette Mey. Là où Haendel avait fait surgir l’amazone, Mozart laisse apparaître une jeune femme plus spontanée, plus tendre, plus juvénile.
Cherubino lui va comme un gant. Dans « Non so più cosa son, cosa faccio », le personnage découvre l’amour sans encore savoir ce qu’il lui arrive : trouble, enthousiasme, impatience, pudeur. La mezzo-soprano en saisit admirablement la fraîcheur et l’élan. Elle reviendra à cet air en bis, et cette reprise apportera encore davantage de timidité et d’innocence, comme si Cherubino rougissait soudain de ses propres aveux.
Une belle manière de rappeler que Juliette Mey ne se résume pas à la virtuosité. Derrière l’amazone se cache une interprète capable de changer instantanément de température et de laisser affleurer un naturel sensible.
« Parto, ma tu ben mio », de La clemenza di Tito, constitue en revanche une tout autre épreuve. Cette scène concertante, qui dialogue avec la clarinette de basset, exige une assise vocale et une maturité dramatique considérables. Le choix de cette page est peut-être encore légèrement prématuré. Les graves gagneraient à être davantage appuyés, le volume et la consistance de la voix restant encore un peu limités dans cet édifice mozartien.
Mais quelle aisance dans les vocalises finales ! La mécanique est impeccable, les traits passent avec une précision redoutable, et l’on devine déjà ce que cette voix pourra devenir lorsqu’elle aura gagné en ampleur et en profondeur. Le potentiel est évident. Il ne reste qu’à laisser le temps faire son œuvre.
Il faut surtout saluer l’engagement de la chanteuse. Pas une partition sous les yeux, pas de filet, pas de prudence excessive : Juliette Mey assume chaque difficulté, chaque ornement, chaque prise de risque. Les trilles sont splendides, les cadences affichent un tempérament conquérant, et la virtuosité ne semble jamais conçue comme une simple démonstration technique, mais comme une manière d’habiter les personnages.
En bis, « Armatae face et anguibus », l’air belliqueux de Vagaus dans Juditha Triumphans de Vivaldi, lui sied à merveille. Colère, vélocité, éclat, précision : tout y est. La page paraît presque écrite pour cette personnalité vocale qui aime les situations extrêmes et les déchaînements de fioritures. Une conclusion en forme de victoire.
La réussite de la soirée doit également beaucoup à Jérôme Correas, qui dirige l’Orchestre de l’Opéra national de Lorraine avec passion et panache. On l’a vu transpirer à la baguette — littéralement — pour entraîner une formation qui n’est pas une habituée de ce répertoire et qui évolue ici sur instruments modernes.
Pour les oreilles familières des ensembles baroques, il faut certes un bref temps d’adaptation : le grain orchestral, la tension des cordes, les équilibres et surtout le diapason éloignent d’emblée cette lecture des canons auxquels les baroqueux sont habitués. On aurait évidemment rêvé, pour une telle soirée, d’entendre Correas avec Les Paladins, son ensemble spécialiste.
Mais l’orchestre répond avec sérieux et finit par trouver une manière convaincante d’accompagner les "extravagances" de la soliste. Et la présence du claveciniste Yvan Garcia, essentielle dans cette architecture, contribue à rétablir un peu de cette respiration baroque.
Il fallait enfin compter avec la dernière gourmandise du festival : le concert s’est prolongé autour d’un dîner gastronomique préparé par les élèves du lycée de Dieuze. Après les nourritures célestes de Haendel, Mozart et Vivaldi, les nourritures terrestres n’avaient décidément rien à envier aux premières.
Une soirée à l’image de Fénétrange, donc : généreuse, exigeante, conviviale et quelque peu hors des sentiers battus.
Et surtout une soirée qui aura permis de mesurer le chemin déjà parcouru par Juliette Mey. La voix doit encore gagner en étoffe, les graves en assise, l’émotion mozartienne en profondeur. Mais la personnalité, elle, est déjà là. Une personnalité qui ose, qui attaque, qui prend des risques et qui, surtout, ne s’excuse jamais d’avoir de l’ambition.
Ruggero Meli
Juliette Mey (c) peterbut
Jérôme Correas
l’Orchestre de l’Opéra national de Lorraine