ANVERS – Opera Ballet Vlaanderen
29 octobre 2026
Christoph Willibald Gluck (1714-1787)
Orphée et Eurydice – Opéra en trois actes, version française remaniée par Hector Berlioz (1859), sur un livret de Pierre-Louis Moline d'après Ranieri de' Calzabigi.
Distribution :
Orphée : Sophie Rennert (mezzo-soprano)
Eurydice : Ana Quintans (soprano)
Amour : Jiayu Jin (soprano)
Une Ombre heureuse : Lies Verholle
Direction musicale : Francesco Corti
Chef de chœur : Jan Schweiger
Orchestre : Orchestre symphonique de l'Opera Ballet Vlaanderen
Chœur : Chœur de l'Opera Ballet Vlaanderen
Version de concert, sans mise en scène.
Opéra d'Anvers (Opera Antwerpen), jeudi 29 octobre 2026, 20 h.
Proposé sans mise en scène – un choix pour le moins singulier au regard de la nature éminemment théâtrale de l’œuvre –, cet Orphée et Eurydice de Gluck aura finalement démontré qu’il n’est nul besoin de décor ni de dramaturgie ajoutée pour faire naître le théâtre. En 1h40 sans entracte, cette version de concert donnée à Anvers aura tenu le public en haleine, portée par une intensité musicale et dramatique dont on se souviendra longtemps.
À la tête de l’Orchestre Symphonique de l'Opera Ballet Vlaanderen, Francesco Corti insuffle à la partition une direction incandescente, nerveuse et profondément habitée. Les musiciens, particulièrement réactifs et engagés, répondent à chaque impulsion du chef, tandis que le premier violon imprime à l’ensemble une énergie aussi marquée que communicative. Dès l’ouverture, puis dans la saisissante Danse des Furies, les frissons sont au rendez-vous. La tension dramatique ne se relâchera guère jusqu’au dénouement.
Mais fallait-il encore et surtout trouver l’interprète capable d’endosser pleinement cette version révisée par Berlioz, avec ses exigences vocales particulières et, notamment, le redoutable « Amour, viens rendre à mon âme ». L’Opéra d’Anvers a trouvé en Sophie Rennert la chanteuse idéale. Une mezzo-soprano que Baroque News suit depuis longtemps et qui demeure, à nos yeux, l’un de ces bijoux vocaux encore trop peu connus du grand public.
L’incarnation est magistrale. L’espace scénique, dont l’avant a été entièrement dégagé pour laisser place à la théâtralité, tandis que l’orchestre prend position juste derrière les chanteurs, devient le terrain de jeu d’une interprète qui s’en empare avec une autorité naturelle. Fougue, sensibilité, expressivité à fleur de peau : Sophie Rennert traverse toutes les métamorphoses de son personnage sans jamais perdre le fil de son incarnation. Le caractère bien trempé d’Orphée, son affliction, ses tourments, ses élans d’espoir et jusqu’à son euphorie trouvent chez elle une traduction vocale et physique d’une remarquable justesse. Véritable caméléon, elle règne sur la scène avec une présence qui ne laisse aucun répit au spectateur.
Le sommet de la soirée sera sans conteste son « Amour, viens rendre à mon âme », véritable morceau de bravoure dans lequel la mezzo-soprano déploie une virtuosité époustouflante, enchaînant les vocalises avec une aisance confondante. Mais au-delà de la performance technique, c’est le mordant de la déclamation qui impressionne : chaque mot porte, chaque accent fait sens. Le fameux « J’ai perdu mon Eurydice », particulièrement attendu, sera d’une tout autre nature, savoureux autant que douloureux, empreint de cette tendresse désarmante qui fait toute la force de l’air. La virtuosité cède ici la place à l’émotion pure, sans jamais verser dans l’effet.
Durant ces cent minutes, Sophie Rennert porte ainsi l’essentiel de la représentation, dans une sorte de formidable one-woman-show lyrique, ponctué par les interventions, plus brèves, des autres protagonistes. L’Eurydice de Ana Quintans lui donne une réplique à la hauteur de l’enjeu. La soprano apporte au personnage fragilité, douceur et finesse, sans le réduire à une figure simplement candide. Son Eurydice sait aussi se montrer affirmée, déterminée, capable de faire vaciller Orphée et de provoquer le retournement fatal. Une interprétation sensible, qui donne au dialogue entre les deux personnages toute sa dimension humaine. Les deux chanteuses se distinguent par ailleurs par une excellente maîtrise du français, indispensable à la pleine intelligibilité de cette version.
Dans le rôle d’Amour, Jiayu Jin, sans démériter, contribue également à la réussite de la soirée. Son timbre frais et agréable apporte une touche de légèreté bienvenue, même si la diction française se révèle parfois moins assurée que celle de ses partenaires.
Le Chœur de l'Opera Ballet Vlaanderen, enfin, fait preuve d’une belle cohésion et d’un engagement collectif indéniable. La projection est généreuse, la préparation manifeste, même si le texte peine parfois à parvenir distinctement jusqu’à la salle.
Au terme de cette soirée, difficile de regretter l’absence de mise en scène. La musique, le geste, les voix et l’engagement des interprètes auront suffi à faire surgir tout le théâtre de Gluck. Une réussite éclatante, conclue par une standing ovation amplement méritée. Et une Sophie Rennert qui confirme, une fois encore, qu’elle compte parmi les personnalités vocales les plus captivantes de sa génération.
Antoine Fournier
photos © OBV - Annemie Augustijns
Francesco Corti, Sophie Rennert et Ana Quintans
Chœur & Orchestre Symphonique de l'Opéra Ballet de Flandre