LUDWIGSBOURG / STUTTGART — 24 et 25 octobre 2026
Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
Theodora, HWV 68, oratorio en trois actes sur un livret de Thomas Morell, créé le 16 mars 1750 au Covent Garden de Londres.
Distribution :
Theodora : Elisabeth Breuer (soprano)
Irene : Marie Henriette Reinhold (alto)
Didymus : Terry Wey (contre-ténor)
Septimius : Guy Cutting (ténor)
Valens : Tobias Berndt (basse)
Le Messager : Christopher Renz (ténor)
Chœur et orchestre : Gaechinger Cantorey
Direction musicale : Hans-Christoph Rademann
Lieux : Forum am Schlosspark, Ludwigsbourg (24 octobre) ; Liederhalle, Beethoven-Saal, Stuttgart (25 octobre).
Production : Internationale Bachakademie Stuttgart.
Haendel tenait Theodora pour l’une de ses œuvres les plus accomplies. Cet oratorio tardif, créé en 1750, possède une qualité singulière : ce supplément d’âme qui ne s’explique pas tout à fait, cette profondeur où la foi, le sacrifice et l’amour se rejoignent sans jamais se confondre. Encore faut-il que les interprètes en fassent entendre toutes les nuances. À Ludwigsburg puis à Stuttgart, Hans-Christoph Rademann et la Gaechinger Cantorey en révèlent les richesses avec un raffinement musical indéniable. Mais si la direction et l’ensemble instrumental et choral portent l’œuvre avec une vraie ferveur, une distribution vocale inégale empêche parfois l’émotion de s’épanouir pleinement.
Dès les premières mesures, Hans-Christoph Rademann impose une lecture attentive, construite dans le détail plutôt que dans l’effet. Les tempi, toujours judicieusement choisis, laissent respirer la partition sans jamais l’alourdir. On sent un chef qui ne se contente pas de restituer fidèlement les notes, mais cherche à éclairer les inflexions du discours, à faire surgir un instrument, à ménager une détente ou une accélération pour mieux souligner la tension dramatique. Cette science de l’équilibre se retrouve dans l’orchestre de la Gaechinger Cantorey : les sonorités sont veloutées, la conduite souple, les attaques incisives sans sécheresse. Le continuo, soutenu notamment par le théorbe et la guitare de Stefan Maass, apporte une présence discrète et éloquente.
Le chœur, lui aussi, se montre remarquablement préparé. Cohésion, précision et éclat se conjuguent dans les grands tutti, sans que la ferveur ne se transforme en emphase. Après l’air de basse Go, my faithful soldier, go, le chœur qui lui succède immédiatement, And draw a blessing down, se révèle flamboyant. Ailleurs, la Gaechinger Cantorey sait alléger son propos : dans For ever thus stands fixed the doom, le ralentissement sur le mot « sweeter » donne à la phrase une tendresse inattendue, tandis que How strange their ends prend, par son rythme scandé, l’allure implacable d’une marche vers la mort. Les contre-ténors intégrés au pupitre d’alto apportent une couleur veloutée particulièrement sensible dans Blest be the hand. La disposition du chœur, qui se déplace selon les camps qu’il représente, renforce par ailleurs la dimension dramatique de l’oratorio : tantôt auprès de Valens, tantôt du côté de Theodora, il ne commente pas seulement l’action, il y prend part.
C’est pourtant dans le rapport entre les solistes et l’orchestre que la soirée révèle ses limites. Le placement de certaines voix derrière les instrumentistes, ou sur les côtés, nuit parfois à leur projection. Lorsque les solistes chantent derrière l’orchestre, cela tend à desservir la partition, en mettant à nu la sécheresse de l’architecture orchestrale qui accompagne des voix pas toujours suffisamment audibles. Le problème devient d’autant plus sensible que toutes les voix ne possèdent pas l’ampleur ni la personnalité nécessaires pour s’imposer dans cette écriture. À ce niveau d’exigence, on aurait souhaité une distribution plus homogène, à la hauteur de celles que l’on a pu entendre dans d’autres productions, avec Carolyn Sampson, Robin Johannsen, Tim Mead ou Andreas Wolf. Ici, certains interprètes touchent par leur engagement sans toujours parvenir à donner aux personnages toute leur épaisseur.
Elisabeth Breuer aborde le rôle-titre avec dignité et élégance. La voix, pure et soigneusement conduite, possède une fraîcheur qui convient à la vulnérabilité de Theodora. Mais son timbre parfois juvénile, presque enfantin, surprend dans une partition qui réclame aussi du poids et une intériorité plus sombre. Dans With darkness deep, notamment, le médium et le grave manquent de chair ; l’expression peine alors à atteindre la profondeur douloureuse que l’on attend de cette page. La chanteuse n’en investit pas moins le rôle avec cœur et sincérité. Et l’on ne l’attendait pas forcément sur Oh, that I on wings could rise, qu’elle aborde pourtant avec une réelle inspiration : les cadences dans l’aigu, audacieuses, témoignent d’une certaine liberté, tandis qu’un da capo joliment orné révèle une musicalité plus affirmée qu’on ne l’aurait imaginé.
Marie Henriette Reinhold, dans le rôle d'Irene, convainc moins. La voix, claire et relativement légère, manque de relief et de cette noblesse de ton qui devrait donner au personnage sa stature morale. L’émotion demeure souvent en retrait ; la ligne, uniforme, finit par produire une impression de monotonie, renforcée par une projection qui ne lui permet pas toujours de s’imposer. Defend her, Heav’n aurait pu constituer un moment de grâce : l’accompagnement orchestral s’y fait sensible, délicat, presque consolateur, dans une ascension qui appelle l’abandon. Mais la chanteuse reste à distance de cette émotion, et l’air ne trouve pas tout son pouvoir de persuasion.
Terry Wey dessine un Didymus plus nuancé, même si son timbre, légèrement plaintif, n’a pas toujours le pouvoir de séduction que l’on souhaiterait. La voix paraît parfois fragile face aux exigences de l’écriture, mais la technique tient bon dans les détours de la vocalité baroque. Ses graves apportent une couleur intéressante, et The raptured soul réserve une belle surprise lors de sa reprise : les aigus, aériens et suspendus, ouvrent soudain un espace de pureté qui touche juste. Les trilles, en revanche, se transforment parfois en vibrations glottales peu élégantes, et rappellent les limites d’une prestation qui convainc davantage par ses moments de grâce que par une maîtrise toujours souveraine.
Guy Cutting s’impose comme le soliste le plus convaincant de la distribution. Le ténor possède un timbre d’une qualité esthétique singulière, une assise solide et une souplesse remarquable dans les coloratures. Les graves, proches d’une couleur de baryténor, ajoutent à son chant une densité bienvenue. Dans Descend, kind Pity, la ligne se déploie avec aplomb et expressivité ; dans Tho’ the honours, le chanteur affirme plus nettement encore son autorité. L’insistance sur les mots « refuses to give » donne à la phrase une force presque péremptoire, sans que la ligne perde sa souplesse. Sa prestation apporte à la soirée une assise dramatique dont la distribution avait parfois besoin.
Tobias Berndt défend pour sa part le rôle de Valens avec conviction. Il possède le tempérament nécessaire pour camper l’autorité brutale du gouverneur, et ses interventions contrastent utilement avec la douceur des personnages chrétiens. La voix manque toutefois par moments de profondeur et de mordant dans le grave ; certains airs réclameraient davantage de puissance et d’assise pour faire pleinement sentir la menace du personnage.
Enfin, Christopher Renz, dans la brève intervention du messager, ne dispose que de quelques lignes de récitatif, mais son annonce alarmante contribue efficacement à la tension du drame. Quelques secondes suffisent néanmoins à laisser apprécier le joli timbre de ténor du chanteur.
Heureusement, la soirée retrouve toute sa délicatesse lorsque les voix se rejoignent. Le duo de Theodora et Didymus, To thee, thou glorious son of worth, compte parmi les moments les plus touchants : les lignes se répondent avec une pudeur qui tient moins de l’affirmation amoureuse que d’une tendresse retenue. Le geste de Didymus, qui retire sa veste pour la déposer sur les épaules de Theodora, souligne cette intimité sans en forcer le sens. La mise en espace reste d’ailleurs discrète, mais suffisamment expressive pour donner vie à la version de concert : Theodora cherche notamment refuge, recroquevillée au pied du pupitre du chef, comme si le drame venait soudain se rapprocher de nous.
Dans ces instants, la direction de Rademann révèle ce qui fait le prix de cette interprétation. Le chœur et l’orchestre ne cherchent pas à imposer une grandeur extérieure : ils laissent la musique déployer ses contradictions, entre ferveur collective et solitude des personnages. Dans le duo final, l’orchestre reprend of the blissful holy choir avec une émotion presque palpable, portée par une scansion marquée qui donne à la phrase une intensité singulière. C’est là que Theodora retrouve son mystère, cette alliance si singulière de douleur et d’espérance que la partition ne livre jamais tout à fait.
Cette Theodora convainc donc davantage par la qualité de son approche musicale que par l’équilibre de sa distribution. La Gaechinger Cantorey et Hans-Christoph Rademann en font entendre les subtilités avec une intelligence constante, et certains passages atteignent une véritable grâce. Mais les fragilités vocales, accentuées par des conditions de projection parfois défavorables, empêchent l’ensemble de toucher avec la force et la continuité que cette œuvre exige. La ferveur est bien là ; la plénitude, elle, demeure intermittente.
Le hasard du calendrier offre bientôt un nouveau point de comparaison : le 13 novembre, Theodora sera de retour à Paris, salle Gaveau, sous la direction de Christophe Rousset, à la tête du Monteverdi Choir et des English Baroque Soloists. Une autre lecture de ce chef-d’œuvre de Haendel, qui permettra de prolonger l’écoute et de mesurer combien la distribution et les choix interprétatifs peuvent infléchir l’équilibre d’une même partition.
Antoine Fournier
Photos (c) Holger Schneider
Gaechinger Cantorey
Hans-Christoph Rademann
Elisabeth Breuer & Terry Wey
Guy Cutting
Marie Henriette Reinhold
Tobias Berndt
Jonas Zschenderlein, Konzertmeister