Un week-end au festival
Concerts d'Automne de Tours
Tours — Grand Théâtre — Vendredi 9 octobre 2026, 20 h
GEORG FRIEDRICH HAENDEL (1685-1759)
Concerti grossi, op. 3, HWV 312-317
Concerto grosso n° 1 en si bémol majeur : I. Allegro · II. Largo · III. Allegro
Concerto grosso n° 2 en si bémol majeur : I. Vivace · II. Largo · III. Allegro · IV. Moderato · V. Allegro
Concerto grosso n° 3 en sol majeur : I. Largo e staccato · II. Allegro · III. Adagio · IV. Allegro
Concerto grosso n° 4 en fa majeur : I. Andante – Allegro – Lentamente · II. Andante · III. Allegro · IV. Minuetto
Concerto grosso n° 5 en ré mineur : I. Largo · II. Allegro · III. Adagio · IV. Allegro ma non troppo · V. Allegro
Concerto grosso n° 6 en ré majeur : I. Vivace · II. Allegro
Les Musiciens du Louvre
Direction : Clément Pottier
Violons I : Alice Piérot*, Bérénice Lavigne, Alexandrine Caravassilis, Catherine Ambach, Geneviève Staley-Bois, Maya Enokida.
Violons II : Stéphane Rougier*, Pablo Gutiérrez Ruiz, Julia Boyer, Martin Lissola, Paula Waisman.
Altos : David Glidden, Joël Oechslin, Arianna Smith.
Violoncelles : Gauthier Broutin*, Élisa Joglar, Aude Vanackère.
Contrebasses : Christian Staude, Gautier Blondel.
Flûtes à bec : Florian Gazagne*, Robert de Bree.
Hautbois : Daniel Lanthier*, Robert de Bree.
Bassons : David Douçot, Florian Gazagne.
Clavecin et orgue : Louise Acabo*.
Luth : Lorenzo Abate.
* Solistes.
Les Musiciens du Louvre électrisent Haendel
Le Festival d’automne de Tours réserve chaque année quelques pépites à ses spectateurs. La soirée du vendredi 9 octobre, au Grand Théâtre, en apportait une nouvelle illustration avec Les Musiciens du Louvre, ensemble dont la fréquentation assidue du répertoire baroque a fait l’une des références françaises, et bien au-delà, de son interprétation. Au programme, les six Concerti grossi, op. 3, de Haendel : un terrain de jeu idéal pour une formation qui sait faire de la richesse orchestrale une véritable expérience sensorielle.
Marc Minkowski n’ayant pu être présent, la direction revenait à Clément Pottier. Le jeune chef n’a décidément pas froid aux yeux. Avec un enthousiasme communicatif, une précision remarquable et une décontraction qui forçait l’admiration, il a mené la soirée avec un large sourire, n’hésitant pas à s’adresser au public pour éclairer tel concerto ou présenter tel interprète. Une manière de partager la musique sans en rompre l’élan, tant sa direction savait conjuguer naturel, autorité et vivacité.
Il pouvait, il est vrai, compter sur une phalange de solistes de haut vol. À commencer par Alice Piérot, qui avait fait ses débuts au sein de l’ensemble et le retrouvait quelque trente ans plus tard, après avoir notamment collaboré avec Hervé Niquet. Dès l’Allegro du premier concerto, son jeu impose une virtuosité sans faille, mais surtout une intelligence du discours qui refuse de réduire la musique à une démonstration technique. Sens de la théâtralité, relief des attaques, goût des effets dramatiques : tout concourt à donner à cette écriture mélodieuse un caractère bien trempé. L’Allegro du quatrième concerto, emporté dans une fulgurance presque rock’n’roll, atteint ainsi une jubilation irrésistible.
Autour d’elle, Florian Gazagne à la flûte à bec, Daniel Lanthier au hautbois, ainsi que les violoncellistes Gauthier Broutin et Élisa Joglar contribuent à la remarquable diversité des couleurs. Les pupitres ne se contentent jamais d’accompagner : ils se répondent, se provoquent, se relancent, dans une conversation où l’écoute mutuelle nourrit constamment le mouvement.
L’un des plaisirs de ces concertos consiste d’ailleurs à repérer les réminiscences, les affinités et les réemplois qui traversent l’œuvre de Haendel. Le compositeur n’a jamais répugné à reprendre une idée, à la transformer, à lui offrir une nouvelle vie. Le deuxième mouvement du deuxième concerto évoque ainsi certains accents du duo Vivo in te de Tamerlano. Le début du quatrième concerto a souvent été utilisé en guise d'ouverture notamment de la cantate Aci, Galatea e Polifemo, tandis que son Menuet final fait irrésistiblement penser à la Water Music, notamment par les couleurs des bassons. Quant au premier mouvement du sixième concerto, avec son entrée magistrale, il renvoie à l’univers d’Ottone.
Pour qui souhaiterait découvrir Haendel, ce premier mouvement du sixième concerto constituerait à lui seul une magnifique porte d’entrée. En l'espace de trois petites minutes, on y trouve presque tout ce qui fait le génie du Caro Sassone : une mélodie immédiatement séduisante, mais jamais banale ; des changements de rythme qui déjouent les attentes ; une brillance jubilatoire, traversée de tendresse et de contrastes. Sous l’apparente facilité de l’écriture se cache un art consommé de la surprise.
Il serait fastidieux de passer chacun des concertos et chacun de leurs mouvements en revue. Retenons plutôt quelques moments où l’interprétation fait particulièrement mouche. L’Allegro final du premier concerto, d’abord, dont l’enthousiasme se communique instantanément à la salle. Puis le Largo du deuxième, où le hautbois aérien dialogue avec des violoncelles chaleureux, lancinants, presque caressants : l’auditeur se sent délicatement soulevé de son siège, comme pris d'une légère lévitation. L’Allegro qui suit change de climat. Les coups d’archet des premiers violons et du pupitre des seconds, emmené par Stéphane Rougier, se répondent, s’affrontent presque, dans un échange d’une vivacité réjouissante.
Le troisième concerto réserve à son premier mouvement un autre jeu de séduction : la flûte virtuose y alterne avec le violon, tout aussi brillant, sans que l’un ne cherche jamais à prendre définitivement le dessus. Dans le quatrième, le Menuet conclusif est un pur délice. On imagine les danseuses et les danseurs, leurs gestes codifiés, leurs pas élégants et sautillants : la danse baroque semble renaître sous nos yeux, portée par une grâce qui n’exclut ni l’esprit ni la légèreté.
Le deuxième mouvement du cinquième concerto captive par sa fugue et l’entrelacement des lignes instrumentales. Ici, l’orchestre respire, dialogue et rebondit avec une réactivité confondante. Le mouvement final, entraînant et festif, procure un véritable frisson : son diminuendo, loin de relâcher la tension, semble mieux encore préparer la relance d’un rythme bientôt endiablé. Tout est affaire de dosage, de dynamique et de circulation de l’énergie.
Le sixième concerto achève de convaincre par sa puissance d’évocation. Après l’entrée magistrale du premier mouvement, le second réserve une parenthèse exquise : la partie de clavier, à l’orgue, fait affleurer une couleur presque bachienne. Les fioritures virtuoses ajoutées avec goût apportent à cette récréation instrumentale un supplément de fantaisie, sans jamais alourdir le discours.
Que dire, au fond, de ces Musiciens du Louvre ? D’abord leur art du contraste, leur manière de ménager les surprises et de soigner les transitions, leurs attaques franches, leurs coups d’archet tranchants et vifs. Ensuite, cette fraîcheur toujours renouvelée, cette élégance alliée au dynamisme, cette précision qui ne bride jamais la virtuosité. La tendresse et la douceur suave y ont autant leur place que les tutti électrisants, généreux, enveloppants. La pâte sonore, d’une qualité remarquable, semble pouvoir se modeler à volonté, épouser chaque caractère, chaque inflexion, chaque climat.
Il en résulte une expérience qui n’est pas seulement auditive, mais presque physique : à chaque mouvement, l’envie de se lever et de danser devient difficile à réprimer. La cohésion des pupitres, la complicité des musiciens et leur capacité à faire naître tour à tour la méditation, la tendresse, la joie ou la jubilation donnent à ces pages une éloquence peu commune. On pourra simplement regretter, par endroits, un grain un peu rêche des cordes en boyau, qui accroche parfois le son là où l’on aurait souhaité davantage de velours. Une réserve ponctuelle, tant la palette déployée se révèle riche et maîtrisée.
L’ensemble connaît Haendel sur le bout des doigts. Les concerts et les enregistrements consacrés au compositeur jalonnent son histoire, et les Concerti grossi ont eux-mêmes marqué le parcours discographique de la formation. Cette familiarité n’a rien d’une routine : elle permet au contraire de faire entendre la construction de ces œuvres, leurs audaces, leurs emprunts et leurs contrastes avec une évidence réjouissante.
À la demande du chef, aucun applaudissement ne vient interrompre la soirée entre les concertos nos 4 et 5. Le Menuet du premier enchaîne ainsi naturellement avec le Largo du suivant : une respiration musicale qui fait pleinement sens et rappelle combien le programme gagne à être pensé comme un tout.
Un peu plus d’une heure de musique, deux bis compris : la soirée semble presque trop courte, tant le temps paraît suspendu. Les Musiciens du Louvre rendent à cette musique toute sa noblesse, sa grandeur et son pouvoir de fascination, sans jamais la figer dans une solennité compassée. Haendel retrouve ici sa dimension théâtrale, majestueuse et profondément vivante.
Et puisque le feu d’artifice ne pouvait s’achever sans une dernière surprise, les bis prennent un tour inattendu. D’abord, la sublime Entrée de Polymnie de Rameau, délicate éclaircie après tant d’éclats. Puis une mystérieuse pièce présentée comme un prétendu motet pour voix de femmes invoquant quelque chose après minuit. Quelques instants suffisent au public pour reconnaître, derrière cette improbable liturgie, une adaptation de Gimme! Gimme! Gimme! (A Man After Midnight) d’ABBA, signée Marc Minkowski. La salle applaudit alors à tue-tête ce clin d’œil irrésistible.
Après la noblesse de Haendel et la grâce de Rameau, le disco : il fallait oser. Les Musiciens du Louvre l’ont fait, avec un sens de la fête qui résume assez bien l’esprit de cette soirée — virtuose, généreuse et délicieusement impertinente.
Ruggero Meli
Les Musiciens du Louvre
Clément Pottier, direction
Alice Piérot, premier violon
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