NAMUR, GRAND MANÈGE, 24.IX.2026
Marc-Antoine CHARPENTIER : MÉDÉE
Tragédie en musique en un prologue et cinq actes
Livret de Thomas Corneille
Création : Paris, Académie royale de musique, 4 décembre 1693
Médée : Marie-Nicole Lemieux, contralto
Jason : Petr Nekoranec, ténor
Créuse : Juliette Mey, mezzo-soprano
Créon : Frédéric Caton, basse
Oronte : Étienne Bazola, baryton-basse
Nérine / L’Amour : Camille Poul, soprano
Cléone / Une Italienne : Claire Lefilliâtre, soprano
Arcas / La Jalousie : Thibaut Lenaerts
Première captive : Camille Hubert
Deuxième captive / Deuxième fantôme : Virginie Thomas
Premier Corinthien / Troisième captive / Un démon : Jonathan Spicher
Deuxième Corinthien : Sean Clayton
La Vengeance / Un Argien : Jean-Denis Piette
LES ÉPOPÉES
CHŒUR DE CHAMBRE DE NAMUR
Direction musicale : Stéphane Fuget
Version de concert
Chanté et surtitré en français
C’est un véritable tour de force que signe Marie-Nicole Lemieux dans Médée. La mezzo-soprano investit progressivement cette magicienne amoureuse qui, au fil de l’œuvre, se transforme en démon vengeur jusqu’à atteindre la démence.
Prudente, presque désincarnée dans les premières scènes, Lemieux semble entrer progressivement dans son personnage : une femme encore retenue, inquiète de voir Jason lui échapper au profit de la princesse Créuse. Les paroles rassurantes — mais fallacieuses — de son époux ne tarderont pas à confirmer ses soupçons. Médée bascule alors dans la fureur. Cris, pleurs, rires, éclats de voix, contorsions, gestes de rage presque jusqu’à se rouler à terre : Lemieux ne ménage rien de son engagement scénique, même en version de concert. Le public, médusé, assiste à cette métamorphose jusqu’à un dernier acte où la chanteuse semble littéralement incandescente.
Face à elle, Juliette Mey compose une Créuse remarquable. C’est peut-être elle qui nous aura le plus touché au cours de cette soirée. La beauté de la voix rejoint ici celle de l’incarnation : sensibilité, délicatesse, émotion latente et timbre de velours, auquel une subtile coloration de clair-obscur confère au personnage un relief particulier. Sa Créuse n’est jamais simplement la rivale de Médée : elle est une jeune femme fragile, prise dans un drame qui la dépasse. C’est elle qui paiera de sa vie le présent empoisonné que Médée lui offre sous couvert de réconciliation.
Petr Nekoranec fait valoir un bel instrument de ténor, viril et bien timbré. Son Jason est crédible et convaincant, notamment dans ses échanges avec Créuse, dont les duos comptent parmi les beaux moments de la soirée. Solide mais aussi capable de douceur, il compose un Jason suffisamment séduisant pour rendre crédible l’attachement de Créuse. On pourra toutefois regretter une émission parfois un peu trop nasillarde.
Camille Poul impose, dans les rôles de Nérine et de l’Amour, un soprano percutant qui fait mouche. Frédéric Caton et Étienne Bazola s’imposent avec autorité, tandis que Claire Lefilliâtre apporte à Cléone sa délicatesse coutumière.
À la tête des Épopées, Stéphane Fuget accompagne cette lente montée de la passion vers la catastrophe avec une direction attentive aux contrastes de la partition. Après près de quatre heures de musique, le public du Grand Manège aura été littéralement terrassé : par une Marie-Nicole Lemieux survoltée, destructrice, perfide et désespérée, mais aussi par la délicatesse et la beauté du timbre de Juliette Mey, qui offre au personnage de Créuse l’une des présences les plus émouvantes de cette soirée namuroise.
Ruggero Meli
Marie-Nicole Lemieux
Juliette Mey
Petr Nekoranec