AMBRONAY, SALLE MONTEVERDI, 25.IX.2026 à 18h
CHARMANTES NUITS
Œuvres d’Antoine Boësset, Étienne Moulinié, Pierre Guédron, Marin Marais, Robert de Visée, Henri Du Bailly, Jean-Baptiste Drouart de Bousset, Rolf Lislevand et anonymes
DUO NYSIAK
Ariane LE FOURNIS, mezzo-soprano
Pierre-Baptiste BRIOUDE, archiluth, théorbe, colachon
Quelques notes de luth, délicatement égrenées, puis une voix profonde, sombre et diaphane à la fois : ainsi commence le voyage proposé par le Duo Nysiak dans la Salle Monteverdi du Festival d’Ambronay. Ariane Le Fournis et Pierre-Baptiste Brioude nous convient à une traversée intime des musiques anciennes, entre chansons de la Renaissance et du premier baroque, airs populaires et pages savamment réinventées.
D’emblée, le timbre de la mezzo-soprano séduit par sa chaleur, son velours et sa douceur. La voix se déploie avec une remarquable économie de moyens, privilégiant la mezza voce, les inflexions et les nuances plutôt que l’effet. Le chant paraît alors se rapprocher de la confidence. Un petit livre à la main, Ariane Le Fournis donne parfois l’impression de nous faire la lecture de textes anciens, tant la diction épouse naturellement la musique. Certaines mélodies familières prennent ainsi un visage nouveau, à l’image de La Vieilha, proposée sur le timbre de Greensleeves, mais aussi des différents airs en occitan qui composent ce programme singulier.
À ses côtés, Pierre-Baptiste Brioude fait du luth bien davantage qu’un simple accompagnateur. Son jeu, d’une grande finesse, sait se faire tour à tour discret, sensible et profondément expressif, avant de gagner en ampleur et en virtuosité lorsque la musique l’exige. Il tire de son archiluth une palette sonore particulièrement riche, des sonorités les plus délicates aux traits les plus virtuoses. Les passages instrumentaux, notamment dans les pièces improvisées ou dans la Passacaglia al modo mio de Rolf Lislevand, offrent quelques-uns des moments les plus fascinants de la soirée.
Le musicien nous fait également découvrir un instrument plus rare, le colachon, sorte de luth à très long manche, ici à trois cordes, dont la sonorité plus âpre et profonde contraste avec les sonorités soyeuses de l’archiluth. Une curiosité qui permet aussi de rappeler combien la palette des instruments à cordes pincées de cette époque demeure riche et méconnue.
Mais c’est sans doute dans cette alchimie entre la voix et les cordes que réside le véritable charme du Duo Nysiak. Rien de démonstratif : tout procède au contraire d’une écoute mutuelle, d’un goût prononcé pour les nuances et d’une volonté de laisser la musique installer son propre climat. La nuit évoquée par le programme devient peu à peu une expérience presque physique, faite de murmures, de mélancolie et de sensualité.
Un concert qui porte décidément bien son titre : « Charmantes Nuits ». Le public de la Salle Monteverdi ne s’y est pas trompé, réservant au Duo Nysiak un accueil particulièrement chaleureux au terme de cette parenthèse aussi délicate qu’envoûtante.
Ruggero Meli
AMBRONAY, ABBATIALE, 25.IX.2026
MUSICA REGALIS
Marc-Antoine CHARPENTIER
Antonio LOTTI
François COUPERIN
Louis-Nicolas CLÉRAMBAULT
Messe à quatre chœurs, H.4 — Marc-Antoine Charpentier
Antiennes — Marc-Antoine Charpentier
Crucifixus à huit voix — Antonio Lotti
Le Reniement de saint Pierre, H.424 — Marc-Antoine Charpentier
Il CARAVAGGIO
Direction musicale : Camille DELAFORGE
Emma DE NEGRI, soprano
Mathilde ORTSCHEIDT, contralto
Paco GARCIA, haute-contre
Pierre DERHET, ténor
Guilhem WORMS, basse
Passionnante expérience musicale, sensorielle et sonore que ce programme imaginé par Camille Delaforge et son Ensemble Il Caravaggio. La cheffe a choisi de faire de l’espace même de l’abbatiale d’Ambronay un acteur de la musique : installée sur une estrade au milieu du public, elle fait face à l’orchestre et à deux chœurs disposés sur la scène, tandis que deux autres formations vocales prennent place de part et d’autre des spectateurs. Dès les premières mesures, le dispositif saisit. Dans la pénombre, une longue note grave aux violoncelles installe une atmosphère sombre et mystérieuse. De loin, une voix semble surgir des coulisses avant de se rapprocher progressivement : celle de Guilhem Worms, dont le baryton-basse impressionne par sa profondeur, son intensité et une remarquable aisance dans l’aigu. Cette entrée en matière, presque processionnelle, donne immédiatement son sens au projet : faire circuler le son, la parole et l’émotion dans l’espace.
Avec l’illumination progressive de l’abbatiale, les quatre chœurs prennent possession du lieu. Les voix se répondent, se poursuivent, dialoguent ou se fondent dans de puissants tutti, donnant parfois l’impression que le son vient de toutes parts. À d’autres moments, les effectifs se resserrent, laissant affleurer une écriture plus intime, soutenue par un continuo particulièrement attentif. L’alternance entre antiennes, motets et grandes formes chorales permet ainsi de passer de la confidence à la monumentalité, de la douleur à la ferveur.
Chez Charpentier, le texte est constamment placé au premier plan. L’accentuation des mots et le travail de la déclamation contribuent fortement à l’impact dramatique : dans le Crucifixus de Lotti, notamment, l’insistance portée sur la syllabe "ci" semble faire surgir la douleur directement de la matière vocale. Le spectateur se retrouve littéralement enveloppé par les voix, dans une expérience qui doit beaucoup aux conditions du concert. L’effet, très physique dans l’abbatiale, est évidemment difficile à transposer dans un enregistrement : ici, la spatialisation n’est pas un simple artifice, mais l’un des éléments constitutifs de l’écoute. L'Agnus Dei de la Messe à quatre chœurs de Charpentier réserve une autre surprise avec cette chaconne au caractère presque dansant, dont l’élan contraste avec la gravité du texte. Une manière aussi de rappeler combien, chez le compositeur, la ferveur peut se conjuguer avec une véritable sensualité sonore.
Après la pause, Camille Delaforge retrouve une disposition plus traditionnelle pour le Miserere de Louis-Nicolas Clérambault, confié aux voix féminines. Le changement de perspective permet d’apprécier davantage les personnalités individuelles. On retient notamment la voix lumineuse d’Emmanuelle de Negri, tandis que Mathilde Ortscheidt séduit par son timbre velouté et sa ligne généreuse. Le Miserere surprend enfin par une conclusion presque jubilatoire, où les vocalises introduisent une lumière inattendue.
Avec Le Reniement de Saint Pierre, Charpentier retrouve la dimension narrative et dramatique. Les voix masculines réintègrent l’ensemble choral tandis que deux solistes sont placés au premier plan : Jordan Mouaïssia, dont le timbre dense et expressif touche par sa sobriété, et Paco Garcia, haute-contre au chant plus incisif, qui donne au récit une tension particulière.
En bis, le public retrouve la chaconne, suivie de l’Agnus Dei, comme pour prolonger encore quelques instants cette expérience singulière. Plus qu’un simple concert, cette Musica Regalis aura donc été une véritable expérience de l’écoute. En faisant dialoguer l’architecture de l’abbatiale, la polychoralité et la dramaturgie des textes, Camille Delaforge transforme l’espace en instrument. Une Passion du Christ à la fois recueillie et spectaculaire, dont les voix, venues de toutes parts, semblent parfois traverser l’espace pour atteindre l’auditeur jusque dans sa chair.
Ruggero Meli