PARIS, OPÉRA BASTILLE, 20.IX.2026
Gioachino ROSSINI : IL BARBIERE DI SIVIGLIA
Melodramma buffo en deux actes
Livret de Cesare Sterbini, d’après Le Barbier de Séville, ou La Précaution inutile de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais
Création : Rome, Teatro Argentina, 20 février 1816
Le Comte Almaviva : Jack Swanson, ténor
Bartolo : Nicola Alaimo, baryton
Rosina : Lea Desandre, mezzo-soprano
Figaro : Huw Montague Rendall, baryton
Don Basilio : Adolfo Corrado, basse
Berta : Isobel Anthony, soprano
Fiorello : Amin Ahangaran, ténor
Un officier : Hyunsik Zee
ORCHESTRE DE L’OPÉRA NATIONAL DE PARIS
CHŒURS DE L’OPÉRA NATIONAL DE PARIS
Direction musicale : Jader Bignamini
Mise en scène : Damiano Michieletto
Décors : Paolo Fantin
Costumes : Silvia Aymonino
Lumières : Fabio Barettin
Chef des chœurs : Alessandro Di Stefano
Production de l’Opéra national de Paris
La représentation du Barbier de Séville jouée à l’Opéra Bastille le 20 septembre 2026 est une reprise d’une production donnée pour la première fois en 2010 au Grand Théâtre de Genève et entrée au répertoire de l’Opéra National de Paris en 2014. C’est donc un spectacle bien rodé avec une mise en scène éprouvée. Elle est signée Damiano Michieletto. Elle transpose dans un décor d’une Séville populaire des années 1980 les amours du Comte Almaviva et de Rosine, elle met en scène la concupiscence du vieux Bartolo pour sa pupille et est traversée de bout en bout par la légèreté, l’intelligence et la rouerie de Figaro. Tous ceux-là composent les figures d’une commedia dell’arte aux traits légers, au dessin juste esquissé. Leurs jeux s’inscrivent dans une mise en scène fluide qui ne sacrifie pas le livret ancien à une interprétation trop contemporaine. Les allers et venues du chœur et des personnages se font dans un décor orthonormé de la cour au jardin et de la fosse au plafond, à l’horizontal, une rue empruntée par une voiture et des motos, des façades et des boutiques. Une foule s’y agite, boit des verres à la terrasse, s’invective d’une fenêtre à l’autre. Il y a du linge étendu aux balcons, on dirait le sud…
Lorsque la rue s’endort ou qu’une importante péripétie se déroule, la façade centrale tourne sur elle-même et, telle une maison de poupée à taille humaine, révèle les intérieurs de l’immeuble et plus précisément du duplex où le vieux Bartolo et Rosine vivent. Le premier entend conserver le contrôle de sa pupille Rosine dont le cœur, c’est de son âge…, s’apprête à battre pour celui qui viendra l’assiéger. Celui-ci, c’est Lindor ou plutôt le comte Almaviva sensible à sa beauté. Comme nous sommes dans une comédie, le dénouement est écrit d’avance et l’amour vaincra, mais tout le livret est composé autour des vaines tentatives de Bartolo pour empêcher Rosine de communiquer avec l’extérieur et ce sont celles-ci et les stratagèmes mis en place pour les contourner qui font tout le ressort de la mise en scène. Dans la maison de poupée, les portes s’ouvrent, se ferment et, quand Bartolo veut murer le balcon pour empêcher que Rosine puisse s’y montrer, Figaro, l’homme à tout faire de la maison, entre par la porte, monte ou descend un étage, se faufile par une deuxième entrée, se joue de l’un et communique avec l’autre. Les airs s’enchaînent, le livret joue la mise en abyme d’un spectacle qui convoque La Précaution inutile de Scarron pour prôner, contre les contraintes de l’ordre ancien et ses mariages d’argent arrangés, la liberté de l’amour.
Dans la foule, dans la profusion de personnages, les rôles titres se détachent et l’histoire se déroule. À certains moments, livret dans le livret, la mise en scène invente une autre histoire avec les personnages secondaires. Un amour torride va lier Berta, la vieille servante de Rosine, à un soupirant. C’est une histoire sans paroles qui se joue dans les chambres de bonnes. Elle s’inscrit en faux avec l’air de Berta dans la scène 8 du second acte (« Ma che cosa è questo amore che fa tutti delirar? »). Elle se lit comme dans une planche de bandes dessinées où deux actions se superposeraient : en haut Berta s’apprête à rejoindre l’amant qu’elle n’espérait plus, en bas Rosine va retrouver Almaviva en se jouant de Bartolo. C’est inventif, c’est très visuel et c’est drôle.
On sait que l’ouverture de Rossini est une pièce à part. Celle-ci est interprétée tout en finesse et sans esbroufe par l’Orchestre de l’Opéra National de Paris dirigé par Jader Bignamini. Un superbe Figaro, une Rosine ardente et libre, un Bartolo inquiétant. Il y a une scène formidable (scène 14 de l’acte 1) où, par sa masse physique, Nicolas Alaimo (Bartolo) semble contraindre la jeune et frêle Rosine, tente de l’enfermer, de s’imposer à elle de façon très physique. Dans cette scène, le jeu des chanteurs contredit le texte. Ce n’est pas Rosine qui tente d’amadouer Bartolo, c’est Bartolo qui, par sa masse, la contraint. Pourtant rien n’est trop souligné, rien n’apparaît dicté par la convocation conventionnelle de la violence faite aux femmes. Seule transparaît la force masculine qui contraint, qui impose le fort à la frêle et fragile. C’est un jeu d’acteur et d’actrice formidable pour des chanteurs au sommet de leur art. Quelle belle Rosine que Léa Desandre dont la musicalité s’accorde avec la subtilité de son jeu, quel immense Bartolo à la voix sombre et au timbre chaud que Nicolas Alaimo, quel formidable et altier Figaro que Huw Montague Rendall, puissant, au timbre clair, à la diction précise. À leurs côtés, Jacques Swanson, comte Almaviva, paraît un peu en retrait, moins puissant, moins modulé que ses confrères et consœurs, sans que l’ensemble en pâtisse cependant.
Il reste bien après la fin du spectacle l’image du mouvement et l’écho des voix. On se surprend à fredonner l’air de Calomnie, on s’invente Figaro et on se chante « barbiere di qualità » ! Tous, des musiciens aux chanteurs, ont contribué à cette superbe représentation justement récompensée par une ovation prolongée, le public debout.
Jean-Pascal Paillette
Quelques photos du spectacle
© Klara Beck